- Tu ne vas pas me psychanalyser, parce que je n'en ai ni l'envie ni le besoin. Il n'y a pas de zone d'ombre, tu comprends ? Il y a un passé tout ce qu'il y a de plus concret et définitif, parce qu'il est passé.
- Donc je n'ai pas le droit de te connaître ?
- Si, tu as le droit, bien sûr que tu as le droit, mais là c'est mon passé que tu veux connaître, pas moi.
- C'est si difficile à entendre ?
- Non, c'est intime, ce n'est pas d'une gaieté folle, c'est long, et ce n'est pas le sujet.
- On n'a pas de train à prendre. On vient d'enchaîner deux jours et deux nuits non-stop sur le coma, on peut faire un break.
- Tu aurais dû être avocate !
- Oui, mais je suis médecin ! Réponds-moi.
Le travail fut son excuse. Il n'avait pas le temps de lui répondre. Il finit ses œufs sans dire un mot, déposa son assiette dans l'évier et se remit à son bureau. Il se retourna vers Lauren, assise dans le canapé.
- Tu as eu beaucoup de femmes dans ta vie ?
demanda-t-elle sans lever la tête.
- Quand on aime, on ne compte pas !
- Et tu n'as pas besoin d'un psy ! Et des « qui comptent », tu en as eu beaucoup ?
- Et toi ?
- C'est moi qui ai posé la question.
Il répondit qu'il avait eu trois amours, un d'adolescent, un de jeune homme et un de « moins jeune homme » en train de devenir un homme mais pas tout à fait quand même, sinon ils seraient encore ensemble. Elle trouva la réponse fair-play mais voulut tout de suite savoir pourquoi cela n'avait pas marché. Lui pensait que c'était parce qu'il était trop entier. « Possessif ? » demanda-t-elle, mais il insista sur le mot entier.
- Ma mère m'a gavé d'histoires d'amour idéal, c'est un lourd handicap que d'avoir des idéaux.
- Pourquoi ?
- Ça place la barre très haut.
- Pour l'autre ?
- Non, pour soi-même.
Elle aurait voulu qu'il développe mais il souhaita s'abstenir par crainte de « faire vieux jeu et d'être ridicule ». Elle l'invita à tenter sa chance. Sachant qu'il n'en avait aucune de la faire dévier de ce sujet il choisit la première :
- Identifier le bonheur lorsqu'il est à ses pieds, avoir le courage et la détermination de se baisser pour le prendre dans ses bras... et le garder. C'est l'intelligence du cœur. L'intelligence sans celle du cœur ce n'est que de la logique et ça n'est pas grand-chose.
- Donc c'est elle qui t'a quitté !
Arthur ne répondit pas.
- Et tu n'es pas tout à fait guéri.
- Oh si, je suis guéri, mais je n'étais pas malade.
- Tu n'as pas su l'aimer ?
- Personne n'est propriétaire du bonheur, on a parfois la chance d'avoir un bail, et d'en être locataire. Il faut être très régulier sur le paiement de ses loyers, on se fait exproprier très vite.
- C'est rassurant ce que tu dis.
- Tout le monde a peur du quotidien, comme s'il s'agissait d'une fatalité qui développe l'ennui, l'habitude, je ne crois pas à cette fatalité...
- Tu crois à quoi ?
- Je crois que le quotidien est la source de la complicité, c'est là qu'au contraire des habitudes on peut y inventer « le luxe et le banal », la démesure et le commun.
Il lui parla des fruits que l'on n'a pas cueillis, ceux qu'on laisse pourrir à même le sol. « Du nectar de bonheur qui ne sera jamais consommé, par négli-gence, par habitude, par certitude et présomption. »
- Tu as expérimenté ?
- Jamais vraiment, juste de la théorie tentée en pratique. Je crois à la passion qui se développe.
Pour Arthur, il n'y avait rien de plus complet qu'un couple qui traverse le temps, qui accepte que la tendresse envahisse la passion, mais comment vivre cela lorsque l'on a le goût de l'absolu ? Pour lui il n'y avait pas d'erreur à accepter de conserver une part d'enfance en soi, une part de rêve.
- Nous finissons par être différents, mais nous avons tous d'abord été des enfants. Et toi, tu as aimé ? demanda-t-il.
- Tu connais beaucoup de gens qui n'ont pas aimé ? Tu veux savoir si j'aime ? Non, oui, et non.
- Beaucoup d'outrages dans ta vie ?
- Proportionnellement à mon âge, oui pas mal.
- Tu n'es pas très loquace, qui était-ce ?
- Il n'est pas mort. Trente-huit ans, cinéaste, beau gosse, peu disponible, un peu égoïste, le mec idéal...
- Et alors ?
- Alors à des milliers d'années-lumière de ce que tu décris de l'amour.
- Chacun son monde tu sais ! Le tout c'est de planter ses racines dans la terre qui nous convient.
- Tu fais toujours des métaphores comme ça ?
- Souvent, cela rend les choses plus douces à dire pour moi. Alors ton histoire ?
Elle avait partagé quatre années de sa vie avec son cinéaste, quatre années d'une histoire décousue, recousue, où les acteurs se déchirent et se recollent maintes et maintes fois, comme si la dramaturgie donnait une dimension de plus à l'existence. Elle qualifia cette relation d'égotique, et sans intérêt, maintenue par la passion des corps. « Tu es très physique ? » demanda-t-il. Elle trouva la question impudique.
- Tu n'es pas obligée de répondre.
- Mais je ne vais pas le faire ! Enfin, il a rompu deux mois avant l'accident. Tant mieux pour lui, au moins il n'est responsable de rien aujourd'hui.
- Tu le regrettes ?