L'amour a un goût merveilleux, souviens-toi qu'il faut donner pour recevoir ; souviens-toi qu'il faut être soi-même pour pouvoir aimer. Mon grand, fie-toi à ton instinct, sois fidèle à ta conscience et à tes émotions, vis ta vie, tu n'en as qu'une. Tu es désormais responsable de toi-même et de ceux que tu aimeras. Sois digne, aime, ne perds pas ce regard qui nous unissait tant lorsque nous partagions l'aube. Souviens-toi des heures que nous avons passées à tailler les rosiers ensemble, à scruter la lune, à apprendre le parfum des fleurs, à écouter les bruits de la maison pour les comprendre. Ce sont là des choses bien simples, parfois désuètes, mais ne laisse pas les gens aigris, ou blasés dénaturer ces instants magiques pour celui qui sait les vivre.

Ces moments-là portent un nom, Arthur, « l'émerveillement », et il ne tient qu'à toi que ta vie soit un émerveillement. C'est la plus grande saveur de ce long voyage qui t'attend.

Mon petit homme, je te laisse, accroche-toi à cette terre qui est si belle. Je t'aime mon grand, tu as été ma raison de vivre, je sais aussi combien tu m'aimes, je pars l'esprit tranquille, je suis fière de toi.

Ta maman

Le petit garçon plia la lettre et la mit dans sa poche. Il déposa un baiser sur le front glacé de sa mère. Il longea la bibliothèque, passant ses doigts sur les reliures. « Une maman qui meurt, c'est une bibliothèque qui brûle », disait-elle. Il sortit de la pièce, marchant d'un pas ferme, comme elle le lui avait appris, « Un homme qui part ne doit jamais se retourner ».

Arthur se rendit dans le jardin, la rosée du matin versait une fraîcheur douce, l'enfant se rendit près des rosiers et s'agenouilla.

- Elle est partie, elle ne viendra plus tailler vos branches, si vous saviez, dit-il, si seulement vous pouviez comprendre, j'ai l'impression que mes bras sont si lourds.

Le vent fit répondre les fleurs d'un mouvement de pétales ; alors et seulement alors, il libéra ses larmes dans le jardin de roses. De la maison, debout sur le porche, Antoine regardait la scène.

- Ah Lili, tu es partie trop tôt pour lui, murmura-t-il, beaucoup trop tôt. Arthur est seul désormais, qui d'autre que toi savait entrer dans son univers ? Si tu as quelque pouvoir de là où tu es maintenant, ouvre-lui les portes de notre monde à nous.

Dans le fond du jardin, un corbeau croassa de toutes ses forces.

- Ah non, Lili, pas ça, dit Antoine, je ne suis pas son père.

Cette journée fut la plus longue que connut Arthur ; tard dans la soirée, assis sous le porche il respectait encore le silence de ce moment si lourd.

Antoine était assis à coté de lui, mais ni l'un ni l'autre ne parlaient. Chacun d'eux écoutait les bruits de la nuit, plongé dans la mémoire de ces murs.

Tout doucement dans la tête du petit homme, les notes d'une musique ignorée jusque-là se mirent à danser, les croches faisaient tomber les mots, les blanches les adverbes, les noires les verbes, et les silences toutes les phrases qui ne voulaient plus rien dire.

- Antoine ?

- Oui, Arthur.

- Elle m'a donné sa musique.

Et puis l'enfant s'endormit dans les bras d'Antoine.

Antoine resta ainsi, immobile, tenant Arthur sous son épaule, de peur de le réveiller, pendant de longues minutes. Quand il fut certain qu'il dormait d'un sommeil profond, il le prit dans ses bras et rentra dans la maison. Lili n'était partie que depuis quelques heures, et déjà l'atmosphère s'était modifiée.

Une résonance indescriptible, certaines odeurs, certaines couleurs semblaient se voiler pour mieux disparaître.

« Il faut graver nos mémoires, figer ces instants », murmurait Antoine à voix basse, en montant l'escalier. Arrivé dans la chambre d'Arthur, il déposa l'enfant sur son lit et le recouvrit d'une couverture sans le déshabiller. Antoine caressa la tête du petit garçon, et s'en alla sur la pointe des pieds.

Avant de partir, Lili avait tout prévu. Quelques semaines après sa mort, Antoine ferma la grande maison et n'en laissa ouvertes que les deux pièces du bas où il s'installa pour vivre le reste de ses jours.

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