Il conduisit Arthur à la gare, à la portière d'un train qui l'emmenait vers sa pension. Arthur y grandit seul. La pension était douce à vivre, les enseignants respectés, parfois aimés. Lili avait certainement choisi le meilleur endroit pour lui. Rien dans cet univers n'était triste en apparence. Mais Arthur en y entrant emporta les souvenirs que lui avait laissés sa mère, et en emplit sa tête jusqu'à en occuper le moindre espace. Il apprit à ne rien vivre mal. Des dogmes de Lili, il fabriquait des attitudes, des gestes, des raisonnements à la logique toujours impla-cable. Arthur était un enfant serein, l'adolescent qui succéda conserva la même logique de caractère, développant un sens de l'observation hors du commun. Le jeune homme qu'il devint semblait n'avoir jamais d'états d'âme. Il fut un élève normal, ni génial ni mauvais, ses notes se situaient toujours légèrement au-dessus de la moyenne sauf en histoire où il excellait et il franchit tranquillement chaque étape de fin d'année, jusqu'au Bachelor of Admi-nistration1 qu'il remporta sans mention. À la fin de ces années d'études il fut convoqué par la directrice de l'établissement, un soir de juin. Elle lui expliqua comment sa mère, se sachant atteinte de ce mal qui ne vous laisse, pour seul doute, que le temps de répit qu'il vous accordera avant de vous emporter, était venue la voir deux ans avant sa mort. Elle avait passé de longues heures à régler tous les détails de son éducation. Les études d'Arthur étaient payées bien au-delà de sa majorité. À son départ elle avait confié à Mme Senard, la directrice, plusieurs choses. Des clés, celles de la maison de Carmel, où il avait grandi, et celles d'un petit appartement en ville. L'appartement avait été loué jusqu'au mois dernier, mais libéré, conformément aux instructions, au jour de sa majorité. L'argent des loyers avait été porté sur un compte à son nom, ainsi que le reste 1. Bachelor of Administration : diplôme américain équi-valant à notre baccalauréat.

de ses économies qu'elle lui avait léguées. Une somme coquette qui lui permettrait de faire des études supérieures et même beaucoup plus.

Arthur prit le trousseau que Mme Senard avait laissé sur le bureau. Le porte-clés était une petite boule d'argent rainurée en son milieu, et munie d'un minuscule fermoir. Arthur fit basculer le petit cla-pet, et la boule s'ouvrit, découvrant sur chaque face deux photos miniatures. L'une était de lui lorsqu'il avait sept ans, l'autre de Lili. Arthur referma délicatement le porte-clés.

- Quelles études supérieures comptes-tu faire ?

demanda-t-elle.

- Architecture, je veux devenir architecte.

- Tu n'iras pas à Carmel, retrouver cette maison ?

- Non, pas encore, pas avant longtemps.

- Pourquoi cela ?

- Elle sait pourquoi, c'est un secret.

La directrice se leva et l'invita à en faire de même.

Lorsqu'ils furent près de la porte de son bureau elle le prit dans ses bras et le serra fort contre elle. Dans sa main elle glissa une enveloppe et replia les doigts d'Arthur dessus.

- C'est d'elle, chuchota-t-elle à son oreille, c'est pour toi, elle m'avait demandé de te la remettre à ce moment précis.

Dès qu'elle ouvrit les deux battants de la porte, Arthur sortit et s'engouffra dans le couloir, sans se retourner, serrant les longues et lourdes clés dans une main, la lettre dans l'autre. Il tourna dans le grand escalier, elle referma alors sur elle les deux grandes portes de son bureau.

La voiture parcourait les dernières minutes de cette longue nuit, les phares éclairaient les bandes orange et blanc qui se succédaient entre chaque virage taillé au creux des falaises et chaque ligne droite encadrée d'un marécage et d'une plage déserte. Lauren s'était assoupie, Paul conduisait silencieux, concentré sur la route et plongé dans ses pensées. Arthur profita de ce moment paisible pour sortir discrètement de sa poche la lettre qu'il y avait glissée en prenant le trousseau de longues et grandes clés dans le secrétaire de son appartement.

Lorsqu'il décacheta le pli, une odeur chargée de souvenirs s'en échappa, mélange des deux essences que sa mère composait dans un grand carafon de cristal jaune, au cabochon en argent dépoli. L'arôme évadé de son enveloppe libéra le souvenir qu'il avait d'elle. Il retira la lettre de l'enveloppe et la déplia avec précaution.

Mon grand Arthur,

Si tu lis ces mots c'est que tu t'es enfin décidé à prendre le chemin de Carmel. Je suis bien curieuse de savoir l'âge que tu as maintenant.

Tu as dans les mains les clés de la maison où nous avons passé ensemble de si belles années. Je savais que tu ne t'y rendrais pas tout de suite, que tu attendrais de te sentir prêt à la réveiller.

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