Antoine avait passé la fin de sa vie à entretenir la maison. Lilli lui avait laissé de l'argent, c'était son style de tout prévoir, même l'imprévisible. En cela Antoine lui ressemblait. Il décéda à l'hôpital au début d'un hiver. Un matin ensoleillé et frais, il s'était réveillé fatigué. En graissant les gonds du portail, une douleur sourde s'était insinuée dans sa poitrine. Il avait marché entre les arbres pour chercher l'air qui lui manquait tout à coup. Le vieux pin sous lequel il faisait ses siestes de printemps et d'été l'avait accueilli sous ses branches quand il était tombé sans pouvoir se retenir. Terrassé par la douleur, il avait rampé jusqu'à la maison et appelé des voisins au secours. Conduit aux urgences médicales de Monterey, il s'y était éteint le lundi suivant. On aurait pu croire qu'il avait préparé son départ. À

son décès, le notaire de famille avait contacté Arthur pour lui demander ce qu'il fallait faire de la maison.

- Il m'a dit qu'il avait été sidéré en s'y rendant.

Antoine avait tout rangé, comme s'il partait en voyage le jour de son malaise.

- C'est peut-être ce qu'il avait en tête ?

- Antoine, partir en voyage ? Non, déjà pour le faire se rendre à Carmel faire des courses c'était une négociation qu'il fallait entreprendre plusieurs jours à l'avance. Non, je pense qu'il a eu cet instinct du vieil éléphant, il a senti venir son heure ou bien peut-être en avait-il assez et s'est-il abandonné.

Pour expliquer son point de vue il rapporta la réponse de sa mère à une question qu'il lui avait un jour posée sur la mort. Il avait voulu savoir si les grandes personnes en avaient peur, elle lui avait formulée cette réponse dont il se souvenait par cœur, elle avait dit : « Lorsque tu as passé une bonne journée, que tu t'es levé tôt le matin pour m'accompagner à la pêche, que tu as couru, travaillé aux rosiers avec Antoine, tu es épuisé le soir, et finalement, toi qui détestes aller te coucher, tu es heureux de plonger dans tes draps pour trouver le sommeil. Ces soirs-là tu n'as pas peur de t'endormir.

La vie est un peu comme une de ces journées.

Lorsqu'elle a commencé tôt on éprouve une certaine tranquillité à se dire qu'un jour on se repo-sera. Peut-être parce que avec le temps nos corps nous imposent les choses avec moins de facilité.

Tout devient plus difficile et fatigant, alors l'idée de s'endormir pour toujours ne fait plus peur comme avant. »

- Maman était déjà malade, et je pense qu'elle savait de quoi elle parlait.

- Qu'est-ce que tu lui as répondu ?

- Je me suis accroché à son bras et je lui ai demandé si elle était fatiguée. Elle a souri. Bref, tout ça pour dire que je ne crois pas qu'Antoine était fatigué de vivre au sens dépressif, je crois qu'il avait atteint une forme de sagesse.

- Comme les éléphants, reprit Lauren à voix basse.

Ils marchèrent vers la maison, et Arthur bifurqua, se sentant prêt à entrer dans la roseraie.

- Là, nous allons vers le cœur du royaume, le jardin de roses !

- Pourquoi le cœur du royaume ?

C'était le Lieu ! Lili était dingue de ses roses.

C'était le seul sujet où il l'avait vue avoir des prises de bec avec Antoine. « Maman connaissait chaque fleur, tu ne pouvais pas imaginer d'en couper une seule sans qu'elle s'en rende compte. » Il y avait une quantité de variétés inimaginable. Elle comman-dait des boutures sur catalogue, et se faisait une gloire de cultiver des espèces du monde entier, surtout si la notice spécifiait des conditions climatiques nécessaires à l'épanouissement de la plante très différentes d'ici. Cela devenait un pari de faire mentir les horticulteurs et de réussir à développer des boutures.

- Il y en avait tant que ça ?

Il en avait compté jusqu'à cent trente-cinq. Lors d'une pluie torrentielle, sa mère et Antoine s'étaient levés en plein milieu de la nuit, ils avaient couru jusqu'au garage, et pris une bâche qui devait faire facilement dix mètres de large sur trente mètres de long. En toute hâte, Antoine avait planté la bâche par trois de ses côtés sur des grands piquets, et par le dernier, ils l'avaient tous les deux tenue à bout de bras, perchés l'un sur un escabeau, l'autre sur la chaise d'arbitre du tennis. Ils avaient ainsi passé une partie de la nuit à secouer ce parapluie géant, dès qu'il devenait trop lourd, rempli de trop de pluie.

La tempête avait duré plus de trois heures. « Il y aurait eu le feu dans la maison, je suis sûr qu'ils auraient été moins excités. Tu les aurais vus le lendemain, on aurait dit deux épaves. » Mais la roseraie avait été sauvée.

- Regarde, dit Lauren en entrant dans le jardin, il y en a encore plein !

- Oui, ce sont des roses sauvages, celles-là ne craignent ni le soleil ni les pluies, et tu as intérêt à porter des gants si tu veux les couper, elles ont beaucoup d'épines.

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