Il serait difficile, je crois, d’imaginer un conte plus stupide. De la première ligne à la dernière, dans cet épisode du livre des Juges, tout est idiot, et il n’y a pas là de quoi amuser les enfants même les plus imbéciles. A propos de l’histoire de Samson, lord Bolingbroke disait qu’il n’y a de mâchoire d’âne dans cette fable que celle de l’auteur qui l’inventa. C’est une grossière imitation, un plagiat maladroit et grotesque de la fable païenne d’Hercule, de même que le sacrifice d’Iphigénie a visiblement inspiré le narrateur du vœu de Jephté aboutissant à l’immolation de sa fille. Il est vrai que les théologiens insinuent que c’est plutôt la mythologie grecque qui aurait copié et dénaturé la Bible: mais il est facile de leur répondre avec des dates précises, dont quelques-unes sont fournies par eux-mêmes. Leur opinion est que se livre des Juges a été écrit par Samuel, du temps de Saül; or, chez les Grecs, il était question d’Hercule très antérieurement à la guerre de Troie, et il y a plus de deux cents ans entre la guerre de Troie et l’élection de Saül. Le R.P. Petau, jésuite, fait naître Hercule l’an 1289 avant notre ère, et le même Petau ne fait commencer les exploits de Samson que onze cent trente-cinq ans avant la même ère. Supposé qu’il eût commencé à vingt-cinq ans, il serait donc né en 1110; même si l’on admet l’existence nullement prouvée de ces deux terribles personnages, il résulte de cela qu’Hercule naquit cent soixante-dix-neuf ans avant Samson: ainsi les théologiens sont pris à leur propre chronologie.
En outre, il est à remarquer que la fable païenne a été plus intelligemment imaginée que la fable juive; la fin d’Hercule est moins inepte que celle de Samson. Dans la mythologie grecque, le demi-dieu fut tellement séduit par la beauté d’Omphale, qu’il en oublia ses habitudes errantes et ses exploits guerriers, et se fixa auprès de sa nouvelle amante, qui prit sur l’esprit d’Hercule un empire absolu: alors, tandis que la reine de Lydie s’amusait à se vêtir de la dépouille du lion de Némée et à s’armer de la redoutable massue du héros, celui-ci, assis aux pieds de la princesse, couvert comme une femme d’une longue robe de pourpre, essayait de filer la laine, rompait tous les fuseaux et recevait en riant les coups de pantoufle que lui appliquait sa joyeuse maîtresse. Cet épisode caractérise suffisamment l’influence que peut prendre une femme aimée sur l’homme, même le plus héroïque; mais ici l’allégorie ne franchit pas les limites du possible et reste croyable.
Si Hercule oublie sa dignité, il n’en est pas moins vrai qu’on est en présence de deux amants qui s’amusent; ils voyagent, ainsi travestis; Omphale oublie elle-même son royaume et emmène Hercule coucher avec elle dans des grottes, loin de sa cour. Hercule, un beau jour, trompe Omphale et s’amourache d’une de ses suivantes, la jolie Matis, dont il a un fils, Agésilas. De Matis, il passe à Iole, fille du roi Eurythus. Enfin, Déjanire, sa femme, désespérée de ses infidélités, lui envoie la tunique du centaure Nessus, qu’elle croit un talisman ayant la puissance de ramener les maris coureurs à leurs devoirs conjugaux, et Hercule, dans les douleurs que lui causent la tunique empoisonnée qui s’est collée à sa chair et qu’il ne peut arracher, se résout au suicide pour terminer plus vite ses souffrances; il construit un immense bûcher sur le mont Œta, l’allume et se précipite dans les flammes.
La fin de la légende d’Hercule retombe dans l’incroyable; mais, du moins, quoi de plus poétique que la mort du fils de Jupiter et d’Alcmène?… Puisque le Saint-Esprit est l’auteur de la Bible, il nous oblige à lui dire que ses contes sont forts au-dessous des légendes païennes des Grecs et des Romains. Ovide, racontant le tragique suicide d’Hercule, est infiniment supérieur au divin pigeon, dont le Samson est d’un ridicule achevé.
Les dieux de l’Olympe s’apitoient sur les douleurs de l’époux de Déjanire; mais Jupiter les rassure, et nous avons là une des plus belles pages de la mythologie païenne.