— Oh. Elle était discrète. Elle ne parlait pas beaucoup. Elle ne faisait jamais d’histoires au village. Elle n’était pas du tout coquette, cela je m’en souviens.

Nous sommes restées longtemps, à parler d’Yves et de Vicente, du trio amoureux qu’ils avaient formé et de ses conséquences. À parler de René Char aussi, et de la façon dont il avait vécu la guerre à Céreste. Mireille parlait avec franchise. Sans détour. Dans ma tête, je pensais à la façon dont je raconterais tout cela à ma mère, Mireille, son jardin perdu, ses souvenirs de Myriam. J’aurais voulu qu’elle soit là avec moi.

Au bout d’un moment, j’ai senti qu’il était temps pour nous de repartir, que Mireille commençait à se fatiguer. Je lui ai simplement demandé s’il me serait possible de rencontrer d’autres personnes dans le village qui pourraient me parler de ma grand-mère.

— Quelqu’un qui l’aurait intimement connue.

<p>Chapitre 43</p>

Juliette nous offrit une citronnade qu’elle avait préparée pour ses petits-enfants. C’était une femme joyeuse et bavarde, très gaie, nous parlâmes longuement de tout, de Myriam, de sa maladie d’Alzheimer, de son enterrement. À l’époque où elle était infirmière, elle s’était installée chez Myriam pour l’accompagner au bout de sa maladie. Elle avait 30 ans à l’époque, et des souvenirs très précis.

— Elle me parlait de vous ! Des petits-enfants. Et surtout de Lélia, votre mère. Elle disait tout le temps qu’elle allait habiter chez vous.

— Pourquoi ? Elle n’aimait plus être ici à Céreste ?

— Elle aimait Céreste, la nature, mais elle me disait toujours : « Je dois aller chez ma fille, parce qu’elle les a connus. »

— Mais oui, cela me revient…

Je me suis tournée vers Georges pour lui expliquer.

— À la fin de sa vie, Myriam confondait. Elle pensait que Lélia avait connu Ephraïm, Emma, Jacques et Noémie. Myriam lui a même dit un jour : « Toi qui as connu tes grands-parents » – comme si Lélia avait grandi avec eux.

C’est alors que Georges eut soudain l’idée de montrer la carte postale à Juliette, car j’avais la photographie dans mon téléphone portable.

— Ah mais bien sûr, je la reconnais, a dit Juliette.

— Pardon ?

— C’est moi qui l’ai postée.

— Que voulez-vous dire ? Que vous avez écrit cette carte postale ?

— Ah non ! Moi je l’ai seulement mise dans la boîte aux lettres !

— Mais qui l’a écrite ?

— C’est Myriam. Peu de temps avant de mourir. Quelques jours peut-être. J’ai dû l’aider un peu, lui tenir la main… elle avait du mal à former les lettres à la fin.

— Vous pouvez m’expliquer exactement ce qui s’est passé ?

— Votre grand-mère avait souvent envie de mettre ses souvenirs par écrit. Mais, avec sa maladie, tout était difficile. Elle écrivait des choses que j’avais du mal à déchiffrer. Il y avait du français, du russe, de l’hébreu. Toutes les langues qu’elle avait apprises dans sa vie, tout était mélangé dans sa tête, vous voyez ? Et puis un jour, elle attrape une carte postale de sa collection – vous savez, sa collection de cartes postales avec des monuments historiques.

— Comme l’oncle Boris…

— Oui, ce nom me dit quelque chose… elle a dû m’en parler. Et donc elle me demande de l’aider à écrire ces quatre prénoms. Elle tenait absolument, je m’en souviens très bien, à utiliser un stylo à bille. Elle avait peur qu’avec l’encre, les mots ne s’effacent. Ensuite elle m’a dit : « Quand j’irai vivre chez ma fille, vous m’enverrez la carte postale. Vous me promettez ? — Promis », je lui réponds. Et je prends la carte postale que je mets chez moi, dans mes papiers personnels.

— Et ensuite ?

— Elle n’est jamais allée vivre chez votre mère comme elle l’espérait. Elle est morte ici à Céreste. Je n’ai plus repensé à la carte, je dois bien avouer. Elle est restée bien rangée chez moi, dans mes papiers. Et puis, quelques années plus tard, je passe les fêtes de Noël à Paris, avec mon mari. C’était l’hiver 2002.

— Oui, janvier 2003.

— Tout à fait. J’avais emporté avec moi la chemise cartonnée dans laquelle j’avais rangé tous mes papiers pour le voyage, les cartes d’identité, les réservations de l’hôtel… Et puis pendant notre séjour à Paris, je retrouve, glissée dans le rabat de la chemise, la carte postale. C’était le dernier jour, juste avant de rentrer à Céreste.

— Un samedi matin.

— Voilà. J’ai dit à mon mari : il faut absolument que j’envoie cette carte, Myriam y tenait, j’avais fait une promesse. Et puis, je ne sais pas, je n’avais pas envie de rentrer à Céreste avec cette carte. À côté de notre hôtel, il y avait une grande poste.

— La poste du Louvre.

— Exactement. C’est là que je l’ai postée.

— Vous vous souvenez que vous avez mis le timbre à l’envers ?

— Pas du tout. Il faisait un froid de canard et mon mari m’attendait dans la voiture, je n’ai pas dû faire attention. Ensuite nous avons filé à l’aéroport où notre avion n’a pas pu décoller.

— Vous auriez pu mettre la carte dans une enveloppe, avec un petit mot, pour nous expliquer ! Cela nous aurait épargné tous ces mystères…

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