En arrivant devant l’hôtel, j’ai regardé Georges en souriant :

— Tu sais ce qui me ferait plaisir ? Que nous allions nous promener à Céreste, j’aimerais retrouver le cabanon où vivait ma grand-mère.

Georges a ri parce qu’il avait passé beaucoup de temps à organiser cette journée particulière. Mais il a accepté de bonne grâce et j’ai fouillé dans mon sac pour en sortir mon carnet, que j’emportais partout.

— Qu’est-ce que c’est ? m’a demandé George.

— C’est le carnet où je note tous les détails qui me servent pour mon enquête. Il y a des gens au village, qui ont connu Myriam, et que je pourrais rencontrer…

— Allons-y, a dit Georges avec enthousiasme.

Nous avons tout de suite repris la voiture pour nous mettre en chemin. Georges m’a alors demandé de lui parler de Myriam, de sa vie, de mes souvenirs avec elle.

<p>Chapitre 41</p>

— Pendant très longtemps, je dirais jusqu’à mes 11 ans, je pensais que mes ancêtres étaient provençaux.

— Je ne te crois pas, a dit Georges en riant.

— Mais bien sûr ! Je pensais que Myriam était née en France, dans ce village que traversait la voie Domitienne, où nous la retrouvions pour les vacances. Je pensais aussi qu’Yves était mon grand-père.

— Tu ne connaissais pas l’existence de Vicente ?

— Non. Comment te dire… tout était confus… Ma mère… ne disait pas : « Yves est ton grand-père. » Mais elle ne m’informait pas qu’il ne l’était pas. Tu comprends ? Je me souviens très bien, enfant, lorsqu’on me demandait d’où venaient mes parents, je répondais : « De Bretagne du côté de mon père, de Provence du côté de ma mère. » J’étais moitié bretonne, moitié provençale. La vie était ainsi faite. Myriam n’évoquait jamais de souvenirs qui auraient pu contrarier cette logique. Jamais elle ne disait « autrefois en Russie », ni « quand je passais mes vacances en Pologne », ni « lorsque j’étais enfant en Lettonie », ni « chez mes grands-parents en Palestine ». Nous ne savions pas qu’elle avait vécu dans tous ces endroits.

Lorsque Myriam nous montrait comment écosser les pois pour la soupe au pistou, comment fabriquer des bouteilles de lavande avec un ruban de dimanche, lorsqu’elle nous apprenait à faire sécher le tilleul sur les draps pour les infusions du soir, à faire macérer les noyaux de cerises pour le ratafia, à frire des beignets avec des fleurs de courgette, je pensais que nous apprenions les recettes de notre famille. De même, lorsqu’elle nous apprenait à entrouvrir les volets pour enfermer la fraîcheur, à consacrer certaines heures au travail, d’autres à la sieste, je pensais que nous perpétuions des gestes appris de nos ancêtres. Et bien que je sache aujourd’hui que mon sang ne vient pas de là, je demeure attachée aux cailloux pointus des chemins, à la dureté de cette chaleur qu’il faut apprendre à affronter.

Myriam était une graine que le vent avait poussée le long de continents entiers et qui avait fini par se planter ici, sur ce petit bout de terre inhabité. Et puis elle y était restée jusqu’à la fin de sa vie, le temps s’était arrêté.

Elle avait enfin pu s’enraciner quelque part, sur cette colline un peu hostile qui lui rappelait peut-être le sol rocailleux et la chaleur de Migdal, ce moment de l’enfance en Palestine où, dans la propriété de ses grands-parents, pour une fois, elle n’était pas poursuivie.

Les moments que j’ai passés avec ma grand-mère Myriam se déroulent tous ici, dans le sud de la France. C’est là, entre Apt et Avignon, dans les collines du Luberon, que j’ai fréquenté cette femme dont je porte le nom caché.

Myriam était un être qui avait besoin de mettre de la distance entre elle et les autres. Elle n’avait pas envie qu’on s’approche de trop près. Je me souviens que parfois, elle nous observait avec un trouble dans le regard. Je suis sûre aujourd’hui de ne pas me tromper si j’affirme que c’étaient nos visages qui en étaient la cause. Soudain, une ressemblance avec ceux d’avant, une façon de rire, de répondre, cela devait la faire souffrir.

Parfois j’avais l’impression qu’elle vivait avec nous comme avec une famille d’accueil.

Elle était heureuse de partager un moment chaleureux, un repas en notre compagnie – mais au fond, elle attendait de retrouver les siens.

Pour moi il est difficile de faire le lien entre Mirotchka, fille des Rabinovitch, et Myriam Bouveris, ma grand-mère avec laquelle je passais les étés, entre les monts du Vaucluse et la chaîne du Luberon.

Ce n’est pas simple de relier toutes les parties entre elles. J’ai du mal à maintenir ensemble toutes les époques de l’histoire. Cette famille, c’est comme un bouquet trop grand que je n’arrive pas à tenir fermement dans mes mains.

— Je voudrais aller revoir le cabanon de mon enfance. Il faut prendre par les collines, derrière le village.

— Allons-y, dit Georges.

En arrivant au bout du chemin, je me suis souvenue de Myriam, la noirceur de sa peau de vieux cuir tanné par le soleil, je l’ai revue marchant au milieu des cailloux, malgré la sécheresse, parmi les succulentes.

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