— On connaîtra des jours meilleurs, mais en attendant, il faut subir. Allez ! On disparaît !
Ils escaladèrent la grille d’entrée en un souffle. Dans l’habitacle de la 306, Vigo décapsula deux canettes de bière.
— C’est triste d’en arriver là, mais bon, trinquons à ce semblant de victoire…
Un silence tranchant les confina dans les souvenirs amers. Licenciés pour raisons économiques, avec un minimum d’indemnités. Livrés aux mâchoires carnassières d’un monde sans couleur. Noël s’annonçait terne cette année, avec ses bagues en toc et ses imitations de cigares. Faute de grives…
Après une large inspiration, Vigo proposa :
— Tiens ! Si on allait se faire un dernier trip dans le champ d’éoliennes ? Histoire d’évacuer ce goudron cérébral et de se rappeler le bon vieux temps ?
— Pas trop d’accord… J’ai jamais aimé faire ça…
— Allez ! Pour nous prouver qu’à vingt-sept ans, on n’est pas morts ! Laisse-moi le volant ! J’ai envie d’ouvrir le bal !
La zone industrielle de Dunkerque déroulait ses tentacules lumineux à perte de vue sous la coupole nocturne. Le long des voies désertes, les cheminées des raffineries tendaient leurs gueules noirâtres sous les ténèbres de décembre.
— On dirait l’Étoile Noire dans
— Dunkerque dans toute sa splendeur, nécropole de boulons vissés et de plaques soudées. On y arrive…
Le véhicule obliqua vers l’usine d’Air Liquide avant de s’engager sur une voie sans issue, bordée de veilleuses vertes et jaunes rasant le sol. Vigo coupa les phares. Autour, sous les attaques du vent, des dizaines d’éoliennes géantes. Elles hurlaient…
— Notre piste de décollage ! Au diable la limitation de vitesse ! À la trappe nos vies formatées, préfabriquées ! J’emmerde les lois et règles de ce monde ! Combien ? Combien tu dis à la dernière lampe ?
— J’aime pas ce genre de trip ! Allume les phares !
— Tous feux éteints pour un max de frissons ! Je te parie un cent soixante ! Un putain de cent soixante ! Tu crois que ton cœur va tenir ? Accroche-toi !
Le moteur cabra ses chevaux. Très vite, les rangées de veilleuses ne formèrent plus que deux lignes absorbées par la vitesse. La sensation de voler, la morsure de l’adrénaline.
Le choc fut d’une violence inouïe…
2.
Mélodie marmonnait sa comptine préférée sans discontinuer. Quand elle chantait, des sons riants dansaient dans sa tête et chassaient les mauvaises idées. Son estomac lui paraissait moins douloureux aussi. Si elle ne criait plus, le Monstre lui avait promis qu’elle retrouverait son papa, sa maman et Claquette aussi, sa chienne toujours joyeuse. Elle serra sa poupée contre son petit cœur sans cesser de chantonner.
La douleur lancinante accrochée au fond de sa gorge ne la lâchait plus. Une gêne impalpable qui la forçait à tousser, lui donnait envie de se gratter le palais jusqu’à transpercer la voûte de chair. Elle avait beau boire, cracher, rien ne sortait, hormis des rouleaux de feu.
Depuis leur arrivée dans la caverne humide, le Monstre rugissait de colère. Mélodie percevait, dans sa façon de battre le sol, le reflet d’une méchanceté intérieure. Parfois, la Bête rôdait autour d’elle et un souffle tiède frappait son visage d’enfant en pulsations dégoûtantes. Pourtant, elle lui avait obéi. Elle s’était laissé faire, sans bouger. Alors pourquoi son papa ne venait-il pas la chercher ? Pourquoi le Monstre ne tenait-il pas sa promesse ?
La gamine frigorifiée devinait dans l’épaisseur de l’air la tension d’un orage sur le point d’éclater. Elle sentait certaines choses plus que n’importe quel autre enfant, un surplus de sensibilité qui lui permettait de voir à l’intérieur des êtres, de ressentir la chaleur de leur aura ou le salpêtre de leur rage. Et ce qu’elle découvrit dans l’âme du Monstre l’ébranla. Elle réprima un sanglot, s’empressa d’essuyer la perle qui roulait sur sa joue, tout en repliant ses jambes contre sa poitrine. Trop tard. Une gifle la projeta sur le sol.
— Arrête de gémir ! Et n’abîme pas ta poupée ! Ne l’abîme surtout pas !
La morsure de la douleur, le cuivre du sang sur les lèvres et la respiration qui tressaute.