Il alla au fond de son jardin s’assurer que son voisin, un veuf sexagénaire, avait abaissé ses volets roulants, puis il rapprocha la voiture de Sylvain.

De l’autre côté de la rue, pas de témoins possibles. Les palissades de béton hautes de deux mètres n’ont ni yeux ni oreilles.

Dans l’après-midi, il avait appelé Nathalie, furieuse après son mari, à la suite de son départ précipité de la maison. Vigo l’avait prévenue que Sylvain déblatérait à ses côtés, une bouteille de whisky à la main et dans un état proche de celui d’un alambic hors d’usage.

Et maintenant, l’ami allait ramener le mari indigne.

Sylvain était horriblement lourd. Néanmoins, Vigo réussit à l’installer sur le siège passager du véhicule. Il enfila des gants de laine, un bonnet, mit le contact et s’évapora dans la nuit.

Une alarme interne lui intimait de rebrousser chemin, de stopper le massacre, de réfléchir à des solutions alternatives. Mais cette voix égoïste lui demandait de choisir entre l’humidité d’un cachot et la douceur d’une vie sucrée.

L’ingénieur touchait au but, il manquait juste le coup de tournevis décisif. Il ne commettrait pas d’erreur. Être intelligent, c’est savoir utiliser son intelligence au bon moment.

Deux kilomètres plus loin, il pénétra dans le « U » de la fermette isolée, verrouilla le portail et cogna du coude à la porte, soutenant un quintal par-dessous les aisselles. Nathalie, toutes griffes dehors, lui lacéra le visage de réprimandes.

— Vigo ! Dans quel état tu me le ramènes !

Elle s’en prit au baril d’éthanol.

— Et toi ! Tu joues les pochards alors que ta femme et ta fille t’ont attendu toute l’après-midi ! Regarde-moi ce crétin ! On dirait la réincarnation d’un pub irlandais !

— Laisse tomber, il ne t’entend pas ! grimaça Vigo en tirant vers l’intérieur le paquet de chair. Il a liquidé ma bouteille de whisky. Aide-moi plutôt à l’amener sur son lit ! Dis, tu n’attends personne j’espère ? Il ne faudrait pas qu’on le surprenne dans cet état !

— Qui veux-tu que j’attende à cette heure ? Tu me dois des explications !

— Le lit d’abord, les explications après…

Les bibelots, les tapis, toutes ces zones accrocheuses d’empreintes se liguaient en pièges potentiels. Vigo se sentit soudain vulnérable, faible, prisonnier de sa chair, de l’usure de son corps. Et s’il perdait un cheveu, un poil, une pellicule à proximité des cadavres ? S’il oubliait un détail crucial ? Avec les technologies de la police scientifique, le moindre geste de travers pouvait être fatal.

Ils allongèrent Sylvain, récupérèrent leur souffle avant de se rendre dans la salle à manger, le pas traînant.

Pense à la sueur… Donner un coup de serpillière avant de partir…

— Je crève… de soif… maintenant ! haleta Vigo. Je peux aller… me servir un jus… de fruits dans la cuisine ?

Nathalie se tamponna le front.

— Dépêche… toi ! J’attends !

— Qui as-tu prévenu… du départ précipité de Sylvain… en début d’après-midi ? Il faudrait leur dire que tout… est rentré dans l’ordre.

— Personne ! Tu crois que j’expose mes problèmes familiaux au monde entier ?

Vigo jeta un œil au feu à charbon. Les briques de son stratagème s’empilaient à la perfection, un ciment de démence solidarisait l’ensemble dans une mécanique inébranlable. Il reprit confiance et se présenta avec deux grands verres remplis à ras bord.

Tu peux encore tout arrêter ! Tu peux encore tout arrêter !

À quoi, bon ? S’il vit, tu es cuit. De toute façon, tu as déjà tué une fois. C’est passé comme une lettre à la poste, non ? Tu connais désormais la procédure.

Des impulsions cérébrales lui ordonnèrent de tendre le bras.

— Tiens, bois une goutte ! Ton mari est un sacré morceau !

Elle refusa le verre.

— Tu crois que j’ai soif ? Vous me donnez plutôt envie de vomir ! La seule fois où j’ai vu mon mari éméché de la sorte remonte à l’enterrement de sa vie de garçon !

Des larmes roulèrent lentement sur ses joues.

— Il est bizarre… ces derniers temps, on dirait… qu’il n’est plus le même. Qu’est-ce qu’il t’a raconté ?

Vigo serra les poings. Ses yeux cherchaient un point d’accroche, une bouée de sauvetage qui l’éloignerait du regard d’un futur cadavre. Il improvisa :

— Il a peur que tu l’abandonnes…

— Mais c’est absurde ! s’offusqua Nathalie en remuant l’air d’un geste vif. Comment il peut penser une chose pareille ?

— Priver un homme de son travail revient à le castrer. Il se sent impuissant et complètement inutile. Je connais trop bien Sylvain pour t’assurer qu’il ne supporte plus cette dépendance, que les longues journées passées à attendre le rendent marteau. Aujourd’hui il a craqué. Qui pourrait lui en vouloir ? Tu crois que c’est facile de pointer chez fous rien ?

— Non… Bien sûr que non, admit Nathalie. Mais on se raconte toujours tout !

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