Vigo lui cueillit une larme du bout des doigts. Une larme qui lui fendit le cœur. Les secondes s’étiraient en heures, ses paroles mielleuses coulaient de sa bouche.
— Il… il faudra que tu lui parles, confia-t-il. Aide-le davantage à traverser l’épreuve.
— Mais… Mais… c’est déjà…
Elle s’étouffa dans un sanglot. Vigo luttait contre ses anges intérieurs pour ne pas rebrousser chemin.
En finir…
Il attrapa le verre et lui glissa sur les lèvres.
— Bois une gorgée. Ça ira mieux après…
Nathalie obtempéra et ingurgita la mort.
— Voilà… murmura Vigo. Très bien… Doucement… Installe-toi dans le canapé… Nous allons discuter tranquillement…
Nathalie fut d’abord prise d’une impression de légèreté. Puis les paroles de Vigo s’éloignèrent, des griffes puissantes l’entraînèrent dans un puits sans fond.
Vigo sentit sa poitrine se gonfler de sang. Ses tempes bourdonnaient. Il écouta le jet d’adrénaline se déverser en lui, affûter ses muscles, revigorer son esprit.
Le plus difficile restait à faire. Éviter les erreurs.
Avec méthode, il enfila des gants en latex, un bonnet de laine, remonta son coupe-vent jusqu’au cou et ferma un à un les volets de la cuisine, de la salle à manger et des chambres. Il rabattait le couvercle d’un cercueil…
La petite Éloïse, assise au fond de son parc, lui arracha un sursaut lorsqu’elle se mit à piailler. Elle agitait un hochet avec une innocence émouvante. La vie jaillissait de chacun de ses gestes, de ses regards.
Vigo s’effondra, en pleurs.
Il fondit sur le vaisselier, empoigna une bouteille de vodka qu’il allégea d’une généreuse gorgée. Il connaissait par cœur les effets de l’alcool sur son organisme. D’abord l’impression de chaleur, puis les inhibitions. Ses émotions s’émousseraient sans pour autant lui ôter sa vigilance.
Les vapeurs se dissipèrent en cinq minutes – les cinq minutes les plus longues de sa vie –, réactivant le processus de mise à mort.
Ligne suivante de son plan… Les Donormyl… Il glissa la boîte entamée de somnifères dans l’armoire à pharmacie de la salle de bains. On les délivrait sans ordonnance, une piste qui ne serait pas explorée.
Une avalanche de cris. Éloïse hurlait. Comment de si petits poumons pouvaient-ils cracher tant de puissance ?
Vigo se jeta sur la bouteille de vodka. Il n’ingurgita qu’une dose minime, hors de question d’aller plus loin et de risquer l’émoussement neuronal. Sa vie dépendait de sa vigilance.
L’implacable machinerie se mit à nouveau en branle dans sa tête. En avant, marche !
L’agencement des corps à présent, le nœud d’une scène de crime. « Le reflet du visage d’un assassin imprudent », répétait son frère. Il démaquilla Nathalie d’un coton imbibé de lait qui finit au fond d’une poubelle, la porta jusqu’au lit, lui ôta ses vêtements avant de la glisser dans un pyjama. La découvrir quasi nue ne lui provoqua aucun désir. Qui banderait devant de la viande aux trois quarts refroidie ?
Il répéta l’opération avec Sylvain. Les chaussures, le pull, la chemise, le pantalon, puis le caleçon. Il disposa les corps de manière naturelle – sur le côté pour Nathalie, jambes repliées, et sur le dos pour Sylvain – avant de les recouvrir du linceul de plumes. La Faucheuse venait de rabattre sa capuche noire.
Les cris, à nouveau. Ignobles
hurlements. Il se précipita sur Éloïse, l’empoigna et l’enfonça au fond de son
lit à barreaux, à la limite de lui fendre le crâne, de l’éclater comme l’enfant
en colère contre son
— Ferme ta gueule !
Respiration dense. Flots de sueur. Et si le téléphone sonnait ? Et si quelqu’un frappait à la porte ? Et si un passant l’avait vu pénétrer dans la cour ?
Il s’imprégna une dernière fois de l’atmosphère de la chambre parentale, scruta le moindre recoin, imagina l’attitude des policiers qui découvriraient les corps. N’avait-il rien oublié ? Le couple en pyjama dans son lit, la femme démaquillée, les vêtements pliés sur les chaises…
Ultime ligne droite. Décisive. Le clou de son stratagème.
Le monoxyde de carbone… Un gaz inodore, invisible, sournois… au baiser mortel. Le grisou des feux à charbon.