Norman leva lentement les yeux. Le monde s’écroulait.
— Bon sang ! Elle est… horrible…
Sur les couvertures, une poupée difforme au crâne piqué de poils drus et noirs, une face de peau perforée d’un entrelacs de fils à suture. Pas d’yeux, juste des cavités sombres, des joues creuses, une bouche sans lèvres, immonde.
Et le ruban rouge, noué en cocarde
sur le tissu couvrant la poitrine. Le symbole des
Le lieutenant se pencha par-dessus le lit et fit glisser ses doigts sur la face brune.
— On… Bor…
Les mots se bloquèrent. Ses phalanges palpaient le faciès avec l’obstination d’une trompe de mouche explorant un morceau de sucre.
La texture. La finesse. L’odeur. Il ne se trompait pas…
— C’est de la vraie peau ! Et…
Ses ongles s’enfoncèrent dans le cou grotesque, dévoilant un jeu de veines et de tendons pétrifiés.
— … Seigneur Dieu !
— Vous… devriez éviter de toucher, osa son collègue.
Norman s’empara de la poupée, arracha les coutures qui joignaient les morceaux de tissu du bras droit et aperçut le patchwork de peau, rapiécé avec du fil de soie. Sous l’emprise d’une rage féroce, dents serrées, il déchira littéralement le corps en deux.
Le pire se nichait à l’intérieur.
Des réseaux de veines, d’artères gonflées de cire rouge et bleue, un cœur, un foie dur comme la caillasse, une cage thoracique minuscule, un tas de petits os, des fémurs, des tibias, des cubitus… Un squelette complet.
Norman restait agenouillé, bouche ouverte. Il tenait entre ses doigts une petite étiquette, arrachée à l’entrejambe de la poupée.
Dessus, une phrase, écrite à l’encre indélébile.
— On en a d’autres ! intervint un policier depuis une pièce voisine. Cachées dans des boîtes, au-dessus d’une armoire ! Je n’ai jamais vu ça de ma vie !
Mais l’inscription sur le rectangle de nylon avait pétrifié les muscles de Norman, lui interdisant de se relever…
29.
Clarice Vervaecke, la vétérinaire, franchit le portail de la fermette de Sylvain Coutteure avec une aisance d’athlète. Ses footings matinaux sur la plage de Merlimont avaient forgé son corps à l’image de son esprit, avec rigueur et discipline. À trente ans, elle pouvait courir vingt kilomètres et baiser si longtemps que ses partenaires de jeu finissaient par supplier qu’elle s’arrête. Son endurance était leur punition.
Des hommes, elle en domptait par kilos. Des paquets de chair rencontrés dans les bars sado, les boîtes de nuit, les soirées gothiques dont pullule la Belgique. Tous amateurs de fouet et de soumission, prêts à se livrer à ses entremets cruels, à lui vendre leur âme pour prolonger le piquant de la souffrance. Des avocats, des professeurs de mathématiques, des cadres haut placés et même des policiers se succédaient entre les sangles de ses tables de travail.
Par conséquent, obtenir le nom d’un propriétaire de véhicule à partir d’une immatriculation était pour elle un jeu d’enfant. Et cette nuit, la femme au crâne rasé et à la musculature vitrifiée comptait bien, même au prix du sang, récupérer ses deux millions d’euros…
*
La Bête cadenassa la porte livrant l’accès aux caves avant de remonter vers la salle de bains. Elle enfonça son tablier maculé d’un rouge sale dans la machine à laver et se rafraîchit la figure sous l’eau, abasourdie par les odeurs capiteuses et les torsades de cuir qui imprégnaient ses vêtements. Ces derniers jours, le chaos incompressible qui circulait sous son crâne la rendait paranoïaque. Des tas d’images étranges la harcelaient, tels des yeux gigantesques agglutinés derrière ses fenêtres, des observateurs sans visage, des fantômes aux mains coupées. Tout à l’heure, lorsque son chien avait aboyé, elle pensait que des intrus allaient pénétrer chez elle et la traîner dans les ténèbres, alors qu’il s’agissait juste d’animaux sauvages attisés par les effluves de chair.
La fatigue l’attaquait à la manière d’une grande marée que l’excitation repoussait sans cesse. Pourtant il faudrait aller travailler, se fondre dans la fourmilière, comme tous les jours, semaine après semaine. Gagner cette misère pour que la société vous donne votre denier de survie, vous offre le droit de vous nourrir ou de respirer. La Bête en avait plus qu’assez d’être considérée comme du jetable, un pion quelconque sur l’échiquier de la rue. Au moins, avec l’argent que devait récupérer Clarice, elle se mettrait à l’abri d’un esclavagisme moderne qui la répugnait.
*
Dans l’arrière-cour, Clarice Vervaecke força les volets fermés d’une fenêtre, colla une triple épaisseur d’adhésif sur la vitre et cogna délicatement avec le manche de son Smith & Wesson. Le verre se brisa sans chuter sur le sol. Pénétrer dans la demeure relevait par la suite d’une partie de plaisir.
La radiance rougeâtre répandue par le feu à charbon lui évita d’avoir à allumer la lampe. Clarice Vervaecke traversa la pièce en diagonale et s’orienta vers une porte grande ouverte.