L’anatomiste l’avait entraînée dans
un monde privé d’éthique, sans foi ni loi. Un lieu d’interdits bafouant la
logique. Un musée de mutants où des écorchés, des cadavres couverts de masques
mortuaires, des humains sectionnés suivant différentes coupes cohabitaient en
une danse des morts. Pire encore. Il existait un traité,
Au fil des heures blanches, Lucie s’était connectée sur l’univers des taxidermistes, s’abreuvant de science sanglante. Clichés de quadrupèdes dépouillés, de mâchoires hurlantes, d’organes palpitants. Dans de sombres pages arrachées aux noirceurs électroniques, elle avait déniché des sites présentant des collections complètes de chats empaillés dans des positions de chasse, des photos de dobermans, de bouledogues, de bassets plus vrais que nature, aux yeux de verre et à la gueule de résine. Des anonymes qui exposaient sur la toile leur folie, leur soif de dissection, de découpe, d’immortalisation. Meurtres en série sur animaux…
Ses lectures confirmaient les dires de Léon. La taxidermie, l’écorchement ne s’improvisaient pas, nécessitaient de longues années d’application et de la matière première. Fragonard avait parfait ses techniques sur plus de deux mille animaux avant de s’intéresser aux cadavres frais des morgues. Quant au naturaliste, il ne s’attaquait jamais directement à des mammifères trop volumineux ou à la structure squelettique complexe. Il puisait son inspiration sur de l’objet courant, facile à se procurer.
Toute discipline nécessite de l’entraînement. Les chirurgiens novices recousent à n’en plus finir des panses de porc avant de s’attaquer aux tissus humains. Les tueurs tels Ralph Raymond Andrews, Ed Gein ou Jeffrey Dahmer étaient d’abord passés par la mutilation d’animaux, histoire de préparer le terrain. Francis Heaulme, adolescent, enterrait les bêtes vivantes croisées au hasard de sa chevauchée morbide… L’assassin de Mélodie Cunar, pour confectionner ses poupées hideuses et progresser, avait forcément suivi le même chemin.
À chaque fois, des animaux.
Où l’assassin s’était-il procuré son brut de fonderie, ces chats qu’il écorchait puis transformait en monstres ? Dans la rue ? Non. Les chats, agressifs, sont trop difficiles à attraper, leur instinct de chasseur trop perfectionné. Les refuges animaliers apparaissaient comme une piste évidente.
Direction la cuisine. Ouverture de placard. Des plaques de chocolat à n’en plus finir, empilées en une tour de gourmandise.
Elle posa un carré sur la langue et s’enivra de drogue fondante. Ses sens frémirent sous la caresse du cacao. Elle ferma les yeux. Orgasme papillaire…
Une fois les petites couchées dans leur chambre, ses pensées s’étaient orientées vers le policier roux, son regard magnétique, sa sensibilité à fleur de peau. Elle dans le canapé, lui dans son lit, à une épaisseur de bois d’écart. Deux corps qui réclamaient fusion mais séparés par la barrière des consciences. Y aurait-il une suite à cette histoire qui n’existait pas encore ? Le désir de Lucie écrasait ses sentiments. L’amour d’abord, l’Amour avec un grand A plus tard.
Elle retourna devant son clavier, activa le moteur de recherche, fit apparaître sur l’écran la liste des SPA du Nord.
Des bruits de pas la surprirent alors qu’elle en entamait la lecture. Elle eut à peine le temps de dissimuler le navigateur derrière une autre fenêtre que Norman se coulait à ses côtés, englouti dans un peignoir trop grand. Après un bâillement discret, il demanda :
— Les petites dorment enfin ?
— Oui, ça y est. Je te prépare un café ?
— Si tu veux bien… J’aurais mieux fait de ne pas somnoler, je suis déchiré. Ces écorchés, ces découvertes sordides m’ont tellement tracassé. Je pensais surtout à Eléonore. Ça fait bien plus de cinquante heures maintenant… Si l’assassin ne l’a pas éliminée, le diabète l’aura fait…
Il s’appuya sur un accoudoir et ajouta :
— Comment réussis-tu à tenir une nuit entière sans fermer l’œil ?
— Les allumettes sous les paupières, ça marche nickel !
Norman ravala son sourire et désigna l’écran.
— Tu n’arrêtes donc jamais… D’autres découvertes intéressantes ?
— Pas réellement. J’ai juste enrichi ma culture personnelle. Quelques pages noires supplémentaires au catalogue du morbide…
Lucie se dirigea vers la cuisine et mit la cafetière en marche.