Deux heures durant, elle sillonna les artères de Dunkerque, un plan routier sur le siège passager. La ville s’allumait, les bipèdes pointaient le nez hors de leurs tanières. Elle les plaignait. Condamnés à suivre leurs rails. Robotisés au point de se lever, se coucher, avec une régularité de montre suisse. Nourris aux plats réchauffés. Qui allait-elle délivrer de sa pénitence quotidienne ?

À plusieurs reprises, elle crut tenir sa victime. Mais le passage de trop nombreux inconnus la fit renoncer. Pressée mais pas imprudente.

Le moteur chauffait, la Bête bouillait, le scalpel la démangeait. Allait-elle rentrer bredouille ? Pas question ! Il fallait encore progresser ! Elle darda des regards noirs sur les passants, méprisant ces êtres amphibies qui respiraient l’haleine des pots d’échappement.

Qu’ils brûlent en enfer ! Tous, les uns après les autres !

Elle s’orienta vers des rues plus étroites, à moins grande fréquentation. Attente plus longue mais risques minimisés.

Le hasard précipita une proie dans ses filets. Un beau brin de femme, fraîche et spontanée.

Caroline Boidin. Trente-deux ans, enceinte de six mois. Disparue alors qu’elle indiquait le chemin de l’hôpital à une vieille dame…

37.

Les gravillons crissèrent quand Vigo Nowak s’engagea dans l’allée de sa maison des Mines. Après sa raclée au casino de Saint-Amand, il avait terminé la nuit dans une discothèque belge, à Tournai. Les vibrations des basses, les brouillards de fumée et les battements de la musique techno n’avaient fait qu’amplifier son mal de crâne. À six heures du matin, il lui semblait vivre et revivre le drame à la manière d’un film sans fin : le corps de Nathalie recroquevillé sur le lit ; le bébé qui hurle, la tête entre les barreaux ; l’appétit du gaz.

Le passé mordait le présent, empiétait sur le futur. No future.

Combien de temps subirait-il ces assauts cérébraux ? Des jours ? Des semaines ? Des mois ? Sa drogue. Il lui fallait sa drogue. L’opium vert pressé dans son carcan. La musique des billets. Le velours des zéros.

Il tourna la clé dans la porte d’entrée, ouvrit, alluma la lumière.

Ses chairs se liquéfièrent lorsque apparut l’impossible.

Sylvain Coutteure se tenait au fond d’un fauteuil, les mains sur les accoudoirs, les jambes écartées avec relâchement. Vivant. Ses yeux brillaient de maléfices, ses traits s’organisaient pour tirer son visage en ombres de démence. Des larmes accompagnèrent son sourire quand il envoya :

— Salut l’ami…

Sans avoir le temps de comprendre, de réagir, Vigo perçut un souffle, un léger glissement, puis sentit les lèvres d’un canon s’écraser sur sa tempe gauche.

— Ne bouge pas connard ! Bienvenue en enfer !

La force d’une poussée entre les omoplates. La rencontre avec un coin de table. La douleur qui se déverse. Puis un rire ignoble. Sylvain crachait sa fureur, un mélange abject d’incompréhensible, de fermenté, de sursauts incohérents. Ces murs abritaient le cœur même d’un hôpital psychiatrique. Le pandémonium avait rouvert les portes de sa cité infernale.

Vigo se redressa, se plaqua contre un mur, glissa jusqu’à un coin où il s’accroupit.

— Qui… qui êtes-vous ?

Vervaecke libéra les volets roulants, tourna le verrou. Elle portait des gants en laine. Il n’y aurait pas d’empreintes, ni de cheveux d’ailleurs. L’avantage d’être chauve. Sa voiture dormait loin de la ferme, garée le long d’une route. Une fois le travail effectué, elle irait la récupérer, contacterait les bonnes personnes, préparerait sa fuite. Mexique, Brésil, Amérique centrale, un vaste choix. On ne la retrouverait jamais. Dingue ce qu’on peut faire avec deux millions d’euros.

— Tu t’es fait attendre, petit enfoiré ! Regarde l’état de ton ami, le genre psychotique délirant ! Tu l’as bien caché ce pognon ! Félicitations ! Mais maintenant, je te laisse dix secondes pour me dire où il se trouve !

Vigo plaqua ses genoux contre son torse, position de l’œuf. La femme qui se dressait face à lui ressemblait à un phare de granit. Tout en angles, la gueule carrée d’un pitbull. Style broyeuse de couilles.

Elle a fermé les volets, porte des gants. Une fois en possession du butin, elle va nous liquider et offrir nos dépouilles aux rats !

L’ingénieur écrasa un regard sur le mort-vivant. Les lèvres de Sylvain s’ourlaient par-dessus ses gencives, ses yeux étaient des baïonnettes affûtées, ses poings deux boules de démolition. Il avait tout compris… Les somnifères… Le monoxyde de carbone… Mais comment avait-il survécu à la morsure du gaz ?

Ou alors… Cette femme tueuse était arrivée à temps, l’avait réveillé, contraint à se rendre au terril pour déterrer une valise bourrée de journaux, portant la haine à son paroxysme.

Nathalie Coutteure et le bébé avaient-ils survécu ? Probablement pas.

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