L’enquête se ramifiait avec la hargne d’un fleuve fougueux. Après une profonde inspiration, le lieutenant sortit la liste des employés de Vignys, pointa le nom de Sylvain Coutteure. Le seul licencié qui habitait aussi dans cet univers de schiste.
— Pouvez-vous me dire où se trouve cette adresse ?
Le capitaine ôta ses gants et chaussa sa paire de lunettes. Ses yeux manquèrent de traverser les verres.
— Vous déconnez ou quoi ?
— Qu’y a-t-il ?
— La mère Coutteure passe à leur fermette tous les matins. Elle a appelé voilà une heure. La femme et la fille de Sylvain Coutteure sont décédées. Intoxiquées au monoxyde de carbone. Quant à lui… introuvable…
Norman secoua la tête. Longuement… Les voix ne lui parvenaient plus que par bribes.
Sa jambe droite se mit à vibrer. Un appel… Il sortit le portable de sa poche et le plaqua sur l’oreille.
— J’écoute !
Le policier lensois l’observa du coin de l’œil. Il vit, pour la première fois de sa vie, les traits d’un être se décomposer.
Rien ne différenciait Norman d’un mort-vivant lorsqu’il raccrocha…
43.
Les entrelacs de branches se comprimaient jusqu’à voiler le ciel naissant d’un rideau opaque. Lucie serrait son volant plus que nécessaire. Les troncs noueux des vieux arbres lui suggéraient, depuis le plus jeune âge, des masques hurlants, des êtres prisonniers de l’écorce, comme ces insectes, piégés dans l’ambre. Une peur de gamine, tenace et indélébile. Comme quoi, on peut très bien côtoyer mentalement les pires meurtriers de la planète et mourir de peur devant de stupides morceaux d’écorce.
Aujourd’hui, elle affrontait ses démons enfouis, remontait à la source, traquait le mal dans sa forme la plus primitive.
L’être de flammes replié aux portes des ténèbres l’attendait.
La diode clignotante de son portable vira au rouge. Plus de réseau. L’épaisse ceinture d’arbres renforçait son étreinte.
Un mince lacet de terre relaya le bitume craquelé. Au milieu de nulle part, une voiture immatriculée soixante-deux. Lucie enfonça la pédale de frein, fouilla d’un œil perçant au travers des rideaux serrés de troncs. Elle n’osait baisser la vitre.
Elle hésita à ouvrir la portière, à déranger les spectres tenaces de l’aube.
Elle reprit le chemin au ralenti, se persuadant qu’il s’agissait de chasseurs.
Le chemin de terre déposa le quatre roues bringuebalant devant une maison à la moelle infestée de tortuosités végétales. Lucie réprima un frisson.
Elle regonfla ses poumons d’air, fourra son Beretta chargé dans la poche intérieure de son blouson, remonta la fermeture éclair jusqu’au cou et enfila ses gants. Quand elle ouvrit la portière, son épiderme fut saisi par le froid des profondeurs boisées.
Après avoir slalomé au pas de course entre des monts d’encombrants, des échardes menaçantes, des câbles tendus au sol, elle plaqua son oreille contre la porte. Aucun aboiement. Le silence des choses mortes.
Elle frappa. Encore. Et encore…
Lucie s’éloigna à reculons. Le bois gémissait, des grincements grimpaient des tréfonds invisibles. Au-delà, des coulées de brume se déversaient lentement.
La feuille tremblante longea la façade, s’approcha d’une fenêtre contre laquelle elle appuya une main en visière. Son intrusion visuelle ne lui renvoya que des formes opaques. Elle regretta d’avoir oublié de prendre une torche et affûta sa vue. Des taches difformes se décrochèrent du mur. Irrégulières, volumineuses. Ces masses curieuses conservaient leur mystère en dépit de ses efforts. Exaspérée, elle éprouva le vieux bois de poussées mesurées, fit vibrer les vitres avec l’espoir de faire céder un loquet intérieur mal rabattu. En vain.