La bête se décrocha de l’ombre et lui tomba dessus sans que, cette fois, elle puisse réagir. Les mandibules chargées de venin…
44.
Lucie ravala son hurlement. Une bestiole à huit pattes, un monstre forgé par la rudesse de l’hiver ricocha au-dessus de son oreille gauche, glissa sur son épaule avant de fondre dans un interstice. La main tremblante du policier palpa un interrupteur qu’elle enfonça par réflexe. Un voile sombre, peu engageant, se déversa des voûtes de brique. L’électricité fonctionnait à merveille.
Que faire à présent ? Descendre… Acculer la femme dans un cul-de-sac… Au mieux, la contraindre à se rendre… Au pire…
Franges d’hésitation… Démarche chancelante… Marche arrière… Retour à la lumière… Des sons grimpèrent du fond des abysses. Pas des sons. Des plaintes terribles. Les gémissements longs et pénétrants d’une voix féminine.
Lucie s’appuya contre une paroi, tétanisée. Elle s’efforça de maîtriser sa respiration. Le haut ou le bas ? L’ombre ou la lumière ? La vie ou la mort ?
Elle se décida à descendre.
Elle venait de percer la dure-mère du tueur, l’une des fines membranes autour du cerveau, et s’approchait dangereusement de l’arachnoïde, une autre membrane plus fine, plus proche de la vérité…
Impossible de savoir d’où provenaient les lamentations, les jeux d’échos brouillaient les radars internes. Alors que l’escalier continuait à déverser ses lames de pierre dans les profondeurs du cerveau, Lucie bifurqua dans une galerie mal éclairée…
L’arachnoïde.
Le policier aiguisa ses sens, communia avec la roche en une progression silencieuse. Les techniques d’intervention en zone risquée lui revenaient à l’esprit. Balayer d’abord les zones aveugles. Fermer les périmètres et les sécuriser au fil de l’avancée. Puis surveiller en permanence les voies d’intrusion possibles. Elle plongea dans une première cave.
Poussière. Toiles opaques. Moisissure. Accueil pour les damnés.
Au fond, deux congélateurs ronronnant, reliés à des tresses électriques. Des diodes rouges, signalant que les appareils fonctionnaient au plus fort de leur pouvoir de congélation. Lucie se faufila entre les cubes métalliques. Elle ouvrit le premier, une lampe interne éclaira la pièce.
La mort surgit.
Dans le confinement, des gueules pétrifiées de wallabies. Des chats empaquetés, raides comme des nerfs de bœuf. Un yorkshire coupé en deux, sans train arrière, vestige peu glorieux du fameux Claquette. Lucie dut solliciter toute sa sauvagerie intérieure pour ne pas chanceler. Le deuxième cercueil de glace renfermait pire encore.
De l’humain.
Une femme chauve recroquevillée en position fœtale. Les pupilles translucides, le regard polaire, un point pourpre proche de la moelle épinière. Le baiser fatal d’une lame.
Norman avait parlé d’une femme chauve. Vervaecke, la vétérinaire, désormais comprimée dans un monde d’icebergs. L’amante diabolique tombée sur plus forte qu’elle. Future écorchée.
Une lamentation plus prononcée s’échappa des entrailles souterraines. Lucie secoua la tête, retrouva ses esprits et, le souffle court, se focalisa sur l’entrée.
Continuer, coûte que coûte. Arracher l’enfant des griffes du monstre.
Devant, le boyau rectiligne, sa bouche infâme, ses multiples portes fermées. Combien de cadavres, de vies fauchées, s’entassaient dans ces cellules pourrissantes ?
Lucie rebroussa chemin. La conviction que les plaintes venaient de l’arrière, d’un autre sous-sol. Il fallait descendre, s’enfoncer plus encore sous le crâne.
Direction la pie-mère, membrane collée à l’encéphale. Irriguée de sang…
Un froid plus incisif encore, une obscurité plus épaisse. Des ampoules rouges à très faible puissance, comme dans les sous-marins. Des écorces de pin, répandues sur le sol, semblables à des globules entassés. Un tunnel en demi-lune. Et l’odeur du cuir.
Lucie chercha à capturer l’origine de la voix. Mais la plainte s’était éteinte. Silence complet.
Soudain, derrière une porte, des crissements d’ongles. Une puanteur d’urine. Lucie affronta les épaisseurs d’écorce, ses cordes vocales peinèrent à vibrer.
— Éléo… nore ! Je… suis là… pour… t’aider !