Norman grimace et acquiesce.
Lucie regroupe ses mains, déploie lentement ses doigts. Le lieutenant écarquille les yeux.
Pierre se lève brusquement, Clara dans ses bras. Sa gorge palpite, son cœur s’embrase.
Pierre ne réagit pas, il est sonné. Lucie lui serre le poignet.
— J’aurais dû mourir, si on en croit ces cicatrices ! Tu as réussi à dévier les trajectoires ! Il paraît que nous avons tous un ange gardien. Je pense avoir trouvé le mien…
Lentement, Lucie baisse la tête et pose un regard sur l’armoire aux vitres teintées. D’un ton très doux, elle ajoute :
— Je sais qu’un jour, j’aurai les réponses à toutes mes questions…
ÉPILOGUE
À l’horizon, les Carpates, leurs nacres réveillées par le dernier soleil de janvier. Leurs puissants contreforts qui s’étendent en une traînée laiteuse jusqu’aux terres lointaines de l’Est, contrées des vampires et des contes obscurs. Du haut d’un sommet, un Polonais s’abreuve de ces transparences infinies avant de chausser ses skis. Il slalome vers Zakopane, descend l’artère principale du village où s’entassent des cabanons attrape-touristes. On y trouve de tout. Jeux d’échecs géants, poupées gigognes, alcool pas cher, piles, cassettes vidéo bon marché… La pieuvre capitaliste frappe à toutes les portes.
L’homme s’arrête déguster un vin chaud à l’arrière d’un vieux chalet en bois.
Des touristes se massent autour de violonistes tsiganes. Des Français, des Flamands débarqués après vingt-quatre heures de bus. Pas très frais, les types. Imbibés au Spiritus ou à la Zywiec, plus précisément. Tourisme alcoolisé. L’ambiance s’enflamme, le jeune homme les observe, dans un coin. L’air empeste la sueur mais pas la cigarette. Interdiction formelle de fumer. Tout s’embrase si facilement, ici comme ailleurs…
Vigo Nowak, les skis sur l’épaule, reprend la voie enneigée, direction l’hôtel où il loge depuis un mois. Ce soir, il quittera Zakopane pour la banlieue de Cracovie afin d’y louer un appartement au noir, le temps de se préparer une retraite dans une oasis plus chaude. Il ignore comment il sortira l’argent de Pologne, mais ici tout s’achète, y compris les billets sans retour. Il trouvera le moyen.
Le pays, ses parents, son frère lui manquent. Il ne les reverra sans doute jamais, hormis dans ses souvenirs. Leur courrier, leurs conversations téléphoniques doivent être surveillés. Grâce aux empreintes dentaires, à la datation des os, les flics se sont probablement rendu compte que le cadavre découvert dans la réserve à charbon n’était pas le sien.