— « Vivianne s’inscrit en faculté de médecine où elle s’oppose à l’autorité
de ses professeurs, des hommes pour la plupart. Malgré un don naturel pour les
pratiques médicales, elle est renvoyée. Elle vivote alors de petits boulots,
devient femme de ménage dans des entreprises de la zone industrielle et même au
commissariat de Dunkerque où elle ne croise que l’aube… »
Pierre tourne la page. L’écriture
est nerveuse, mais très aérée.
— « Une situation idéale pour quelqu’un qui ne supporte plus le
regard des mâles sur son corps magnifique. Elle apprend aussi à se vieillir, se
cacher sous des masques, des implants de latex, des perruques qu’elle
confectionne. C’est alors qu’elle se met à naturaliser des animaux. Jour et
nuit. Elle ressent le besoin de conserver des bêtes, de les soustraire à
l’épreuve du temps. Puis, lorsqu’elle étouffe la petite Cunar, elle se rend
compte que tuer des humains n’est pas si différent de tuer des animaux,
et… »
Pierre arrête de lire et secoue la
tête de dépit. Il y en a des pages et des pages. À certains endroits, des
articles de presse, pliés et collés sur le papier. « Janine Delahaie,
assassinée en pleine forêt par son mari » ; ou encore « Le
calvaire d’une fillette, enfermée avec le cadavre de sa mère ».
— Pourquoi as-tu écrit tout ça ? lance Pierre d’une voix dure. À
quoi ça rime ?
Lucie tente de lui reprendre le
carnet, mais il l’en empêche.
— Pourquoi Lucie ? Pourquoi ?
— Mais parce que… Parce que je voulais savoir ! Comprendre cette
femme !
Norman hausse les épaules.
— Comprendre cette femme ? Merde Lucie ! Je l’ai butée, nom de
Dieu ! Et elle a failli en faire autant avec toi ! Il n’y a rien à
comprendre !
Son visage, d’ordinaire si pâle,
vire au rouge. Sur les pages du carnet, d’autres termes morbides :
« cœur… poumons… reins… cadavres… artères… mort… Fragonard… » Ses
pupilles se fixent soudain sur une phrase, inscrite en majuscules, au bas de la
page : « LA CHAMBRE DES MORTS ».
— La chambre des morts…
répète-t-il. La chambre des morts…
Il lâche le carnet sur le sol et se
laisse choir dans le sofa, exaspéré. Lucie se précipite à ses côtés.
— Oui, Pierre… La chambre des morts. Cette pièce chauffée, dans les
caves, représentait l’ensemble de ses peurs et de ses joies d’enfance. Le loup
hurlant, que tous les enfants craignent. Ces mouches qui rôdaient autour d’elle
après la mort de sa mère. Puis des images plus douces, comme les poupées dans
le lit, l’univers rassurant des petits animaux à l’aspect affectueux. Capucins,
kangourous. Quelle symbolique extraordinaire ! À l’image des caves et des
galeries glaciales, son cerveau n’était peuplé que de douleur et de haine. Au
milieu de cette matière dantesque, cette pièce minuscule, très chaude, la seule
pointe d’humanité qui persistait encore en elle… La chambre des morts…
Pierre n’en revient pas. D’un jour à
l’autre, Lucie lui semble différente. Il se demande s’il réussira jamais à la
comprendre.
— Ne m’en veux pas, lui glisse-t-elle à l’oreille. Il fallait juste que
j’aille au bout de cette histoire. Ce carnet, je vais le ranger dans un tiroir,
et ne plus jamais y toucher.
Pierre désigne un épais grimoire.
— J’aimerais que tu fasses
aussi disparaître ce livre…
Lucie se lève, souffle sur la
couverture de l’Anatomia Magistri Nicolai Physici et le pose sur
une étagère, au-dessus de l’armoire aux vitres teintées.
— Il y a quand même du positif dans tout ça, dit Lucie, éprouvant le
besoin de se rattraper. Cette femme enceinte, ce type, Sylvain Coutteure, qu’on
a pu arracher de ses griffes…
— Du positif, oui… Je te rappelle qu’ils ont retrouvé le gars mort avant
son arrivée à l’hôpital, suicidé avec un scalpel ! Tous ces cadavres pour
une histoire d’oseille…
Lucie pose Clara sur les genoux de
Pierre et serre Juliette contre sa poitrine.
Le lieutenant se tourne vers les
dunes scintillantes. La chaleur de l’enfant apaise sa colère. Par-delà les
monts, le ciel traîne ses rouges maladifs vers l’Angleterre.
— On va coucher les beautés ? demande-t-il en inclinant la tête.
Histoire de tout oublier, de se garder un petit moment rien qu’à deux…
— Avant ça, Pierre, je vais te raconter l’histoire la plus extraordinaire
que tu aies jamais entendue. Quelque chose qui risque de changer définitivement
ta vision du monde. Je voulais t’en parler depuis la mort de Delahaie, mais… je
n’étais pas prête… Et toi non plus, peut-être…
Le policier cligne lentement des
yeux. Son cœur bat un peu plus vite.
— Je t’écoute… Mais… évite le morbide, OK ?
Lucie acquiesce.