— Aspergé d'eau bénite, enfumé d'encens et accablé de patenôtres du matin au soir et du soir au matin ! Madame l'abbesse ne m'a pas caché son sentiment en nous quittant ce matin : il est temps que je songe à demander pardon de mes péchés et à faire mon salut car je n'ai plus longtemps à vivre et, si je ne m'amende, messire Satan m'attend déjà en ricanant, en attisant ses chaudières et en remoulant sa grande fourche. Merci bien ! J'aime encore mieux périr de solitude à Marsannay ! Au moins il me restera mon vin !... Loyse me mettrait à l'eau claire et au pain sec du repentir !...

L'entrée d'une petite femme, si petite que sa grande coiffe en toile de Frise empesée lui mettait le visage à mi-chemin des pieds, dispensa Catherine d'un nouvel effort de conciliation et elle se leva pour la laisser approcher du lit, non sans un secret sentiment de soulagement.

Bertille, qui avait nourri de son lait Symonne-Sauvegrain dans sa petite enfance, lui tenait lieu, à présent, de femme de charge. Elle était connue de tout Dijon et cela lui conférait une sorte d'autorité.

Pour l'instant, elle apportait un onguent qu'un valet venait de chercher à l'officine de maître Bourillot, le grand apothicaire du bourg, afin de soulager les nombreuses écorchures, dues à la vermine.

Elle s'approcha du malade et jeta un regard scandalisé sur le plat qui avait contenu le boichet et qui ne contenait plus que le couteau.

— Vous mangez trop, Mathieu Gautherin ! dit-elle sévèrement. Ce n'est pas que l'on songe à vous mesurer la nourriture, mais vous vous faites du mal.

Sous sa crinière poivre et sel qui lui donnait assez l'air d'un vieux lion hargneux, Mathieu lui jeta un regard provocant.

— J'ai faim, moi ! Vous ne devez pas savoir ce que c'est que d'avoir faim, vous, avec vos joues roses et votre taille dodue...

— Dodue, dodue ! Dans un moment, il va me dire que je suis grosse, ce malappris !

— Je ne dirai jamais rien de tel puisque cela vous sied, dame Bertille, mais ne venez pas me reprocher...

Profitant de l'occasion, Catherine gagna la porte sur la pointe des pieds et quitta la chambre, laissant Bertille et Mathieu, qui se connaissaient de longue date, poursuivre leur discussion sans que ni l'un ni l'autre songeât d'ailleurs à la retenir. Depuis leur arrivée, Bertille s'était instituée l'infirmière et la garde- malade de l'oncle et leurs relations, établies jusqu'à présent sur le simple plan de cliente à fournisseur, semblaient prendre brusquement une nouvelle direction.

Décidément, ce vieil ours de Mathieu Gautherin avait pris goût aux femmes durant son aventure malheureuse avec Amandine.

À ce propos, il n'avait pas été très difficile d'obtenir de lui le récit de ses misères. À peine revenu à une conscience claire et lesté d'un premier repas Mathieu s'était libéré des souvenirs cruels qui empoisonnaient sa mémoire et de l'impuissante fureur accumulée au long de son calvaire.

Entre lui et sa maîtresse, tout avait été au mieux durant quelques mois. Amandine se montrait prévenante, tendre même, et attentive aux moindres désirs du vieillard qu'elle soignait avec une sollicitude de mère, de fille et d'amante tout à la fois.

Et puis, d'un seul coup, les choses avaient changé lorsque le frère était apparu par un soir gris et pluvieux. Philibert, à ce qu'il prétendait tout au moins, revenait de Terre Sainte et il était en si triste état que la chose, à première vue, n'avait rien d'extraordinaire. Les soins d'Amandine avaient immédiatement changé de direction tandis que Mathieu, désireux de faire plaisir à son amie, s'était montré accueillant et cordial.

Mais, peu à peu, l'intrus s'était implanté. A mesure que revenaient ses forces, la place qu'il prenait augmentait de surface et, finalement, il avait fini par parler quasiment en maître sur le territoire du « Grand Saint Bonaventure ».

En dépit d'Amandine qui tentait d'expliquer le mauvais caractère de son frère par ses malheurs récents, les yeux de maître Gautherin avaient tout de même fini par s'ouvrir le jour où, revenant inopinément de la halle aux Champeaux pour prendre son escarcelle qu'il avait oubliée, il avait trouvé son Amandine dans le cellier, adossée à une futaille et les jupes troussées jusqu'à la taille, occupée à recevoir de Philibert un hommage vigoureux mais aussi peu fraternel que possible.

À l'indignation du vieil homme, tous deux avaient répondu par des moqueries et des sarcasmes et, comme Mathieu prétendait les jeter tous deux à la rue, ils lui étaient tombés dessus avec un bel ensemble, l'avaient réduit à l'impuissance, ligoté, bâillonné et transporté dans la cave d'abord puis dans le poulailler pour y subir le supplice que l'on sait.

— Quand vous serez décidé à signer une promesse de mariage en bonne et due forme, lui dit Amandine, vous reprendrez votre place dans la maison.

— Plutôt mourir ! riposta Mathieu fou de rage. Jamais je ne donnerai mon nom à une putain !

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