— Alors, ce sera la mort ! Mais ce sera long... très long pour vous donner le temps de réfléchir ! On vous donnera à boire mais pas à manger. Et gourmand comme vous êtes, vous demanderez grâce bien vite...
Et le martyre de Mathieu Gautherin avait commencé. Amandine le nourrissait uniquement d'eau claire et, chaque matin d'une sorte de tisane de belladone qui l'endormait afin qu'il n'ameutât pas le quartier par ses cris. Chaque soir, quand il s'éveillait, Amandine ou Philibert venaient lui apporter son eau et posaient une question, toujours la même.
— Est-ce que vous êtes décidé au mariage ?
Et Mathieu répondait non, toujours non. De plus en plus faiblement à cause de ses forces qui l'abandonnaient mais sa volonté demeurait inchangée. Mieux valait pour lui se laisser mourir, même dans ces conditions affreuses car il ne gardait plus la moindre illusion sur ce qui l'attendait : qu'il acceptât d'épouser la fille La Verne et, peu de temps après les noces, très certainement, il recommencerait à dépérir d'un mal mystérieux qui l'emmènerait promptement à la tombe, en admettant que la chose ne se soldât pas tout simplement par un coup de couteau ou une solide dose de poison dès qu'il aurait fait d'Amandine une dame Gautherin et, par conséquent son héritière.
— Vous m'avez rendu plus que la vie, mes filles, dit-il aux deux sœurs en se réveillant entre leurs deux visages penchés sur son lit, vous m'avez rendu le droit de mourir proprement ! Soyez-en bénies...
La belle maison neuve des Morel-Sauvegrain qui, avec ses fenêtres en double accolade, ses vitraux et l'élégante balustrade sculptée qui soulignait son toit de tuiles vernissées ajoutait un magnifique ornement à la rue des Forges , s'était refermée comme le poing d'un géant amical sur Catherine, son oncle et ses gens, accordant à la jeune femme une précieuse journée de rémission, de réflexion et de repos.
Celle-ci en avait profité pour tisser avec la blonde Symonne la trame d'une amitié et pour essayer de se renseigner discrètement sur les conditions de détention du royal prisonnier que le Destin lui donnait à tâche de préserver.
Mais ce qu'elle avait pu apprendre était mince car c'était tout ce qu'en savait le commun des mortels à Dijon : René d'Anjou, roi de Sicile et de Jérusalem, était enfermé au palais ducal, dans la tour Neuve, étroitement gardé et c'était tout...
En quittant la chambre de son oncle, la dame de Montsalvy passa dans la sienne et s'habilla pour sortir. Contrairement à ce qu'il avait promis, Jacques de Roussay n'était pas revenu après l'arrestation de la «
famille » La Verne et il était plus que temps qu'elle allât voir ellemême comment approcher le prisonnier...
Elle quitta la maison sans avoir rencontré personne. Symonne était partie le matin même pour ses terres maternelles de Foissy, près d'Arnay-le-Duc. Quant aux serviteurs ils avaient tous disparu comme par magie. Même Gauthier et Bérenger étaient introuvables...
L'explication du phénomène sauta aux yeux de Catherine en sortant : une foule s'entassait autour du pilori dressé en permanence au confluent du bourg et de la Grande Rue Notre-Dame 2 ou les valets du bourreau étaient occupés, le maître ne s'abaissant pas à ces besognes subalternes, à boucler le carcan de fer
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Elle n'a guère changé et appartient à l'antiquaire Damidot.
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Prolongement de la rue des Forges.
Autour de la gorge d'un voleur de poules aux étalages. Mais le délinquant était si gros que le carcan menaçait de l'étrangler et le public riait autant de ses contorsions que des efforts des valets. Toute la maisonnée de Symonne était là ainsi que Bérenger.
Mécontente de le trouver devant ce pilori, Catherine alla taper sur l'épaule de son page.
— Trouvez-vous vraiment plaisir à ce genre de spectacle, Bérenger
?
L'adolescent rougit mais le regard qu'il leva sur la jeune femme était limpide.
— Non, dame Catherine. Seulement Gauthier m'a dit de l'attendre ici. Et comme je n'avais rien d'autre à faire...
— Évidemment. Et... où donc est à cette heure maître Gauthier ?
— D'honneur, je n'en sais rien. Nous sortions de compagnie pour aller faire une partie de paume quand il a vu passer un homme qui descendait la rue. Aussitôt, il s'est arrêté... « Va jouer sans moi, m'a-t-il dit. J'ai mieux à faire... » et il s'est élancé sur la trace de cet homme sans permettre que je l'accompagne en (n'ordonnant simplement de ne bouger d'ici et de l'attendre. Mais si vous sortez, je vous accompagne...
— C'est inutile. Gauthier a dit de l'attendre, attendez-le donc.
Quant à moi, je vais simplement prier à l'église voisine. Tout de même, dites-lui qu'il ferait mieux de s'abstenir de suivre n'importe qui dans une ville qu'il ne connaît pas...