Doffre ne parlait pas de suicide, mais de mort. Quelle mort ? La sienne ? Celle de son âme ? De son corps en miettes ?

David se redressa, la nuque douloureuse. Le martyre d’Arthur qui transpirait de ces pages le frappait en plein cœur.

À l’époque, Doffre devait avoir trente-cinq, quarante ans. Un psychologue doué, séduisant... privé net des trois quarts de ses membres. Le réveil, dans une pièce remplie de capteurs. Soudain découvrir que, sous le bassin, le relief des draps est figé. Tenter de bouger les jambes, le bras droit, qui n’existe plus, et qui pourtant gratte encore, démange, brûle... Apercevoir sa propre chair, pouvoir effleurer ses os. Moignons. Corps déchiqueté. Vivant. Une tortue qu’on retourne sur sa carapace et qu’on laisse se débattre, jusqu’à la mort. Savoir qu’on ne pourra plus jamais capturer la sensation de la vaguelette, venue mourir sur les pieds, les orteils enfoncés dans le sable chaud. Deux troncs déracinés, sous le bassin. Vouloir fuir sans le pouvoir. Un fauteuil roulant. Ad vitam aeternam.

David poursuivit la descente aux enfers. Doffre, qui raconte la douleur du membre fantôme, pendant des semaines. Des élancements paroxystiques dans son bras droit inexistant, à se claquer la tête par terre, tellement puissants qu’on lui injecte sans cesse des dérivés morphiniques... Puis le thérapeute, qui vient masser du vide... Geste inutile, mais qui soulage.

Faire comprendre à ce stupide cerveau que ce membre n’existe plus...

Et soudain, Bourne qui réapparaît. Partout entre les pages, une gangrène de l’écriture.

Aujourd’hui encore, Bourne est venu me rendre visite. Il reste de plus en plus longtemps, me parle énormément. Je ne l’écoute pas, il ne m’intéresse pas. Pourtant, je le laisse agir. Pourquoi ?

Il est mon ombre, celui qui marche à ma place. Chaque jour, j’attends sa visite, pire qu’un chien impatient du retour de son maître.

Il s’est mis sur le rebord de la fenêtre et m’a dit qu’il se tuerait si je ne m’en sortais pas.

Dans la chambre, Tony Bourne en oublie son propre malaise. Il ne dénombre presque plus. Juste d’imperceptibles mouvements de lèvres, de temps à autre. Aussi étonnant que cela puisse paraître, il est en train de guérir...

Des visites devenues quotidiennes. David n’en revenait pas. Jamais la moindre allusion au Bourreau, aux massacres, aux fantasmes. Un type exemplaire, qui aide et qui rassure. « Un frère, un père, un clown, un enfant », avait écrit Arthur.

Aujourd’hui, il a joué un sketch de Coluche, et j’ai beaucoup ri. J’en ai eu mal aux mâchoires. Je n’avais pas ri depuis deux mois.

Un clown... Comment comprendre qu’un tueur en série, un assassin qui forçait les femmes à mutiler leurs maris, puis qui les torturait, les étouffait d’une façon démoniaque, vienne jouer les assistantes maternelles au chevet d’un handicapé ?

Comment était-ce humainement possible ?

David inspira un grand coup. Les livres, les articles, les reportages sur le Bourreau ne véhiculaient que la face noire de l’être. A présent, il comprenait pourquoi la police avait décidé d’enterrer cet autre pan de la réalité, de faire taire Arthur, de le contraindre à déménager.

Car un assassin qui aide son psychiatre à retrouver la lumière du jour...

Impensable. Extraordinaire.

Bourne devait rester un monstre, aux yeux de tous. Enjeux présidentiels obligent.

La fin du cahier approchait.

Cent quinzième jour après l’accident. Arthur explique sa sortie d’hôpital, ses premiers instants chez lui, épaulé par un assistant dénommé Christian, le vieux Christian au doigt en moins. L’écriture est régulière, déliée, Arthur est devenu un pur gaucher. On perçoit, au travers de sa prose, le soulagement, une forme de renaissance. La liberté. Des pages entières de croquis, sous tous les angles, de son fauteuil roulant, auquel il a donné un nom : Dolor. En référence à la souffrance. Sa souffrance. Peut-être pour cette raison qu’il exige que personne n’y touche, aujourd’hui encore. Sa souffrance.

Dernière feuille du cahier. 2 juillet 1979. Ultime confession.

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