David était écrasé sur sa machine à écrire. La blessure de son pouce s’était rouverte, il y avait du sang partout. Un scalpel planté dans le bois, à sa droite. Des dizaines de photographies étalées devant lui, sur le bureau. Adeline s’approcha. Elle porta la main vers sa bouche, essaya d’ignorer ce que ses yeux voyaient sur le papier glacé et se mit à lire la feuille restée coincée dans la machine.

Il lui coupa ensuite un morceau de lèvre, le sang lui éclaboussa le visage. Emma n’arrivait même plus à hurler, les ilôts pourpres coulaient dans ses yeux. Doffre se frotta les mains sur son pantalon tablier barré de traces de doigts rouge. Emma ressemblait bien à une grosse truie, une truie nue, qu’on saignait avec la plus primitive des méthodes. Cette garce souffrait, tant mieux. Chacun son lot de souffrancco tortures.

L’expression d’un chaos, d’une folie qu’il recrachait sur le papier. C’était abject. Un mélange d’imaginaire et de réalité. Plus aucune barrière, aucun tabou.

Elle voulut s’emparer du dossier laissé ouvert à gauche de la machine. David lui agrippa soudain le poignet, puis la relâcha. Il était ivre mort. Sans même lui dire un mot, il se remit à taper. Adeline s’écarta un peu, il lui faisait peur. Elle fouilla dans le dossier, plus une seule photographie. Elles étaient toutes là, autour de lui. Elle inspira profondément. Il allait falloir fouiner là-dedans. Supporter la vue des victimes et les gros plans sur leur calvaire. Avec courage, elle se mit à observer chaque cliché, à la recherche de crânes. De crânes d’enfants.

Elle dut se mordre le poing très fort pour ne pas vomir. Elle ne comprenait pas. C’était peut-être cela le pire, en définitive. Ne pas comprendre cet insatiable acharnement de destruction.

— On en est loin, n’est-ce pas ? cracha David en se retournant, l’haleine chargée.

— Loin de quoi ?

— Des Hannibal Lecter du cinéma. Du lissage cinématographique. Ici, tout n’est que furie, une délectation innommable, accouchée de la souffrance et du sadisme. Ôter une vie pour un orgasme, déchirer les chairs pour se masturber avec, éclater les crânes et bander quand le sang jaillit. C’est ça, leur réalité ! Quand je pense que les gens en font des objets de culte, des sujets de discussion, bien au chaud dans leur petite vie tranquille. Certains les admirent, même, vous imaginez ? Voilà ce qu’on devrait leur montrer ! La mort n’est pas ce qu’ils croient, bordel ! Elle est aussi rouge et sanglante que les cuisses de ces pauvres femmes !

Il plongea à nouveau vers la Rheinmetall. Adeline le regarda s’enfoncer dans son récit, abasourdie. Était-il si différent de ces êtres abominables, au fond ? Lui qui se déchargeait sur sa machine, comme eux le faisaient sur des corps en vie. Et si on lui retirait son papier et son crayon ? Quel autre dérivatif utiliserait-il, pour expier le mal et la douleur qui l’habitaient ? Tuerait-il, lui aussi, comme elle l’avait fait avec Dakari ?

Où se situait la frontière ?

Après cinq minutes de voyage dans l’horreur des charpentes mutilées, elle finit enfin par dénicher le premier tatouage. Le crâne rasé d’un enfant. Un numéro inscrit en grand, à l’encre noire. 98784. Elle ramassa le cliché et poursuivit courageusement sa recherche.

Peu après, elle avait découvert toutes les photographies. Les sept clichés.

— David...

— Une seconde, une seconde... J’ai presque fini.

Adeline hésitait à lui parler de la malle. Elle fit quelques pas vers la porte et revint vers lui. À peine s’était-elle assise à ses côtés qu’il s’écria :

— Et voilà... Fin !

Il regarda en direction des mains de la jeune femme.

— Les photos des enfants ? Qu’est-ce que vous voulez faire avec ça ? Un album de famille ?

— Vous êtes ignoble !

— Ah... les numéros ! Vous aussi vous vous attaquez à la quête du Graal !

Il l’agrippa par le pull, alors qu’elle s’éloignait.

— Attendez ! Attendez ! Ne manquez pas la chute, le clou du spectacle !

— Écoutez David, je vous signale que votre femme est à l’agonie ! Vous avez peut-être mieux à faire qu’à rester ici à boire et à écrire !

Sans lui laisser le temps de s’échapper, il se mit à déclamer :

— « Doffre trancha la corde de la pointe de son scalpel. Emma chuta la tête la première, la neige amortit la chute et elle roula sur le côté. Des torrents de sang coulaient de sa bouche. Dans le brouillard de sa douleur, elle perçut un cliquetis que n’importe quelle femme pouvait reconnaître parmi mille. Celui d’une boucle de ceinture. Doffre baissait son pantalon, pointant un tout petit sexe. Un sexe ridicule. »

— Vous... Vous êtes pitoyable ! l’interrompit Adeline. Je m’en vais.

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