« Je…, commença-t-il en bégayant, je ne sais pas trop comment vous appeler.
— Monsieur, tout simplement, dis-je.
— Oui, eh bien, mon… monsieur, je pense qu’en présence d’un cas aussi exceptionnel, le congrès scientifique que j’ai l’honneur de présider se doit d’écouter votre déclaration. »
Une nouvelle vague d’applaudissements salua la sagesse de cette décision. Je n’en demandais pas plus. Je me plantai très droit au milieu de l’estrade, fixai le micro à ma hauteur et prononçai le discours suivant.
VIII
« Illustre président,
« Nobles gorilles,
« Sages orangs-outans,
« Subtils chimpanzés,
« Ô singes !
« Permettez à un homme de s’adresser à vous.
« Je sais que mon apparence est grotesque, ma forme repoussante, mon profil bestial, mon odeur infecte, la couleur de ma peau répugnante. Je sais que la vue de ce corps ridicule est une offense pour vous, mais je sais aussi que je m’adresse aux plus savants et aux plus sages de tous les singes, ceux dont l’esprit est capable de s’élever au-dessus des impressions sensibles et de percevoir l’essence subtile de l’être par-delà une pitoyable enveloppe matérielle…»
L’humilité pompeuse de ce début m’avait été imposée par Zira et Cornélius, qui la savaient propre à toucher les orangs-outans. Je continuai dans un silence profond.
« Entendez-moi, ô singes ! car je parle ; et non pas, je vous l’assure, comme une mécanique ou un perroquet. Je pense, et je parle, et je comprends aussi bien ce que vous dites que ce que j’énonce moi-même. Tout à l’heure, si vos Seigneuries daignent m’interroger, je me ferai un plaisir de répondre de mon mieux à leurs questions.
« Auparavant, je veux vous révéler cette vérité stupéfiante : non seulement, je suis une créature pensante, non seulement une âme habite paradoxalement ce corps humain, mais je viens d’une planète lointaine, de la Terre, de cette Terre où, par une fantaisie encore inexplicable de la nature, ce sont les hommes qui détiennent la sagesse et la raison. Je demande la permission de préciser le lieu de mon origine, non certes pour les illustres docteurs que je vois autour de moi, mais pour quelques-uns de mes auditeurs qui, peut-être, ne sont pas familiarisés avec les divers systèmes stellaires. »
Je m’approchai d’un tableau noir, et m’aidant de quelques schémas, je décrivis de mon mieux le système solaire et fixai sa position dans la galaxie. Mon exposé fut encore écouté dans un silence religieux. Mais quand, mes croquis terminés, je frappai plusieurs fois mes mains l’une contre l’autre pour en faire tomber la poussière de craie, ce simple geste suscita un bruyant enthousiasme dans la foule des hauts gradins. Je continuai, face au public :
« Donc, sur cette Terre, c’est dans la race humaine que l’esprit s’incarna. C’est ainsi et je n’y peux rien. Tandis que les singes – j’en suis bouleversé depuis que j’ai découvert votre monde – tandis que les singes sont restés à l’état sauvage, ce sont les hommes qui ont évolué. C’est dans le crâne des hommes que le cerveau s’est développé et organisé. Ce sont les hommes qui ont inventé le langage, découvert le feu, utilisé des outils. Ce sont eux qui aménagèrent ma planète et en transformèrent le visage, eux enfin qui ont établi une civilisation si raffinée que, par bien des points, ô singes ! elle rappelle la vôtre. »
Là, je m’appliquai à donner de multiples exemples de nos plus belles réalisations. Je décrivis nos cités, nos industries, nos moyens de communication, nos gouvernements, nos lois, nos distractions. Puis je m’adressai plus particulièrement aux savants et tentai de donner une idée de nos conquêtes dans les domaines nobles des sciences et des arts. Ma voix s’affermissait à mesure que je parlais. Je commençais à ressentir une sorte de griserie, comme un propriétaire faisant l’inventaire de ses richesses.
J’en vins ensuite au récit de mes propres aventures. J’expliquai la façon dont j’étais parvenu jusqu’au monde de Bételgeuse et sur la planète Soror, comment j’avais été capturé, encagé, comment j’essayai d’entrer en contact avec Zaïus et comment, par suite de mon manque d’ingéniosité sans doute, tous mes efforts avaient été vains. Je mentionnai enfin la perspicacité de Zira, son aide précieuse et celle du docteur Cornélius. Je conclus ainsi :