J’admirai son adresse et sa célérité. En moins de deux heures, il avait réussi à me confectionner un costume acceptable. J’éprouvai une grande surprise à me sentir habillé et Zira me contemplait avec de grands yeux. Pendant que l’artiste faisait des retouches, Cornélius fit entrer les journalistes, qui se battaient à la porte. Je fus mis sur la sellette pendant plus d’une heure, harcelé de questions, mitraillé par les photographes, obligé de fournir les détails les plus piquants sur la planète Terre et la vie qu’y menaient les hommes. Je me prêtai de bonne grâce à cette cérémonie. Journaliste moi-même, je comprenais l’aubaine que je représentais pour ces confrères et je savais que la presse était pour moi un puissant appui.
Il était tard quand ils se retirèrent. Nous allions sortir pour rejoindre les amis de Cornélius, quand nous fûmes retenus par l’arrivée de Zanam. Il devait être au courant des derniers événements, car il me salua très bas. Il cherchait Zira, pour lui dire que tout n’allait pas pour le mieux dans son service. Furieuse de mon absence prolongée, Nova menait un grand tapage. Sa nervosité avait gagné tous les autres captifs et aucun coup de pique ne pouvait les calmer.
« J’y vais, dit Zira. Attendez-moi ici. »
Je lui lançai un coup d’oeil suppliant. Elle hésita, puis haussa les épaules.
« Accompagne-moi si tu veux, dit-elle. Après tout, tu es libre et tu sauras peut-être la calmer mieux que moi. »
Je pénétrai à son côté dans la salle des cages. Les prisonniers se calmèrent dès qu’ils m’aperçurent et un silence curieux succéda au tumulte. Ils me reconnaissaient certainement malgré mes habits et semblaient comprendre qu’ils étaient en présence d’un événement miraculeux.
Je me dirigeai en tremblant vers la cage de Nova ; la mienne. Je m’approchai d’elle ; je lui souris ; je lui parlai. J’eus un moment l’impression nouvelle qu’elle suivait ma pensée et qu’elle allait me répondre. Cela était impossible, mais ma simple présence l’avait calmée, comme les autres. Elle accepta un morceau de sucre que je lui tendis et le dévora pendant que je m’éloignais, le coeur gros.
De cette soirée, qui eut lieu dans un cabaret à la mode – Cornélius avait décidé de m’imposer d’un coup à la société simienne puisque, aussi bien, j’étais maintenant destiné à vivre parmi elle – j’ai gardé un souvenir confus et assez troublant.
La confusion venait de l’alcool que j’ingurgitai dès mon arrivée et auquel mon organisme n’était plus accoutumé. L’effet troublant était une sensation insolite, qui devait s’emparer de moi en bien d’autres occasions par la suite. Je ne pourrais mieux la décrire que comme un affaiblissement progressif dans mon esprit de la nature simienne des personnages qui m’entouraient, au bénéfice de leur fonction ou du rôle qu’ils tenaient dans la société. Le maître d’hôtel, par exemple, qui s’approcha avec obséquiosité pour nous diriger vers notre table, je voyais en lui
Je n’insisterai pas sur la sensation que ma présence suscita parmi ceux-ci. J’étais le point de mire de tous les regards. Je dus donner des autographes à de nombreux amateurs et les deux gorilles que Cornélius avait eu la prudence d’amener eurent fort à faire pour me défendre contre un tourbillon de guenons de tout âge, qui se disputaient l’honneur de trinquer ou de danser avec moi.
La nuit était fort avancée. J’étais à demi ivre quand la pensée du professeur Antelle me traversa l’esprit. Je me sentis submergé par un noir remords. Je n’étais pas loin de verser des pleurs sur ma propre infamie, en songeant que j’étais là à m’amuser et à boire avec des singes, quand mon compagnon se morfondait sur la paille, dans une cage.
Zira me demanda ce qui m’attristait. Je le lui dis. Cornélius m’apprit alors qu’il s’était enquis du professeur et que celui-ci était en bonne santé. Rien ne s’opposerait, maintenant, à sa mise en liberté. Je proclamai avec force que je ne pouvais attendre une minute de plus avant de lui apporter cette nouvelle.
« Après tout, admit Cornélius après avoir réfléchi, on ne peut rien vous refuser un jour pareil. Allons-y. Je connais le directeur du Zoo. »