— Vous avez fait un beau cadeau à ma babcia, murmure Julka. À nous tous.

Pour Irène aussi, c’est un cadeau. Réunir les enfants de Wita. Être arrivée à temps pour ce rendez-vous-là.

Elle demande le nom de la berceuse.

— Dans le cendrier de Wojtus, répond Julka. Babcia me la chantait quand j’étais petite.

— De quoi parle-t-elle ?

— Une étincelle jaillie d’un cendrier promet à un petit garçon qu’elle va lui raconter un conte, et qu’il sera long et beau. Mais chaque fois, l’histoire qu’elle commence s’éteint avec elle. À la fin, Wojtus ne la croit plus, il sait que le conte ne durera que le temps d’une étincelle.

— C’est aussi gai que La Petite Fille aux allumettes, remarque Irène.

— C’est vrai, sourit la jeune fille. Mais moi, je ne l’ai jamais trouvée triste.

— On va danser ? lance Lilly à la cantonade.

Hanno, Hermine, Niclas et Julka lui emboîtent le pas, et déposent un baiser furtif sur la joue de leurs parents avant de s’égailler dans la nuit berlinoise.

Agata aimerait rentrer se reposer à l’hôtel. Elle veut retourner à la clinique demain matin.

— J’ai tant d’amour pour lui, glisse-t-elle à Irène en anglais, les yeux brillants.

Avant qu’elle parte, Irène lui montre enfin le médaillon. Elle est bouleversée par le portrait de son frère caché à l’intérieur.

— C’est à cet âge que je l’ai quitté… Qui a fait ce dessin ?

— Je pensais que c’était votre mère.

— Je ne me rappelle pas l’avoir vue dessiner.

Un nouveau mystère, songe Irène.

— Moi aussi, j’ai quelque chose à vous montrer. Un trésor.

Agata exhume de son sac quelques lignes écrites au crayon sur un bout de carton usé. Elle est trop fatiguée pour les traduire, alors c’est Roman qui s’en charge :

« Ma sœur chérie, je t’écris d’un train à bestiaux. Ils disent qu’on va dans un camp de travail. Je te confie Adzia. Ne t’en fais pas, je reviendrai vite. Tendres baisers. »

Au-dessus, Wita a griffonné le nom et l’adresse de Maria.

— Elle l’a écrit dans le train pour Auschwitz. Le message est tombé sur la voie. Un cheminot l’a apporté à ma tante, explique Agata.

Irène fixe le bout de carton, en silence.

<p>Jean</p>

En voyant le message de Wita, un voile s’est déchiré au fond d’elle. Son trouble était si fort qu’elle a eu du mal à le cacher. À Treblinka déjà, devant la voie ferrée, elle a éprouvé ce sentiment indéfinissable, lueur fugace dans le brouillard.

Elle a dit à Rudi qu’elle s’absentait vingt-quatre heures, le temps d’un aller-retour à Bad Arolsen.

— Rien de grave ? s’est-il inquiété.

— Je dois rendre une visite à mon grand-père.

Façon de parler. Jean repose dans un petit cimetière de Seine-et-Marne avec ses parents, son épouse et son frère aîné, tombé en 1940, pendant la percée de Sedan. Un de ces soldats que l’État français préfère oublier, car leur sacrifice réveille la honte de la débâcle.

Le jour de son enterrement est peut-être le seul où cet homme réservé a brillé, à travers les hommages des copains inconsolables. Elle se souvient de son sourire un peu éteint, de la casquette vissée sur son crâne dégarni. De son odeur usée, mélange de cambouis, de tabac et de transpiration. Son monde, c’était le rail. Et le soir, la belote ou la coinche au bistrot, chez Paulette. À la retraite, il avait gardé cette habitude. Entre anciens, on se comprenait. On se tenait chaud les jours de cafard.

Quand Irène était petite, il la juchait sur l’établi et demandait, Qu’est-ce que tu racontes de beau ?

Elle passait le plus clair de son temps dans les livres. Lui qui s’arrêtait aux pages sport du journal du dimanche aimait qu’elle lui parle du comte de Monte-Cristo ou du Chevalier de Maison-Rouge.

Un matin, il ne s’est pas réveillé. Ce départ discret lui ressemble, il avait toujours peur de créer du dérangement. Tous les copains cheminots ont défilé dans la petite maison de banlieue pour boire du ratafia, la larme à l’œil. Irène avait douze ans, elle s’ennuyait dans sa robe noire. Regrettait de ne pas pouvoir lire, tapie à l’écart. Elle a fini par s’éclipser dans l’atelier de Jean. Elle se rappelle encore l’odeur de bois moisi, les vieilles lanternes en laiton qui rouillaient sur les étagères, près de ces anciens panneaux de fin de caténaire qu’on appelle cacahuètes. Un vieux carnet de voyageurs de 1971 traînait sur le bureau. Une couverture jaunie, où l’inscription « PARIS-EST » surplombait une locomotive crachant son panache de fumée.

En ouvrant les tiroirs, elle a découvert un cahier d’écolier. Elle l’a feuilleté, sans comprendre ce que signifiaient ces noms difficiles à déchiffrer, ces messages qui semblaient l’écho d’un même cri. C’est étrange, le flair des gosses. Irène a su tout de suite que ces lignes d’écriture étaient un secret, et qu’il était pour elle.

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