Elle se demande s’il y avait dès le début des signaux qu’elle a ignorés, tant leur intimité s’est installée comme une évidence. À croire que leurs natures obsessionnelles se comprennent, que leurs désordres s’accordent. Jusqu’ici, ses amants se réjouissaient de sa liberté avant de s’évertuer à la rogner. Pour la première fois, elle ne se sent pas assiégée. Ils savent être seuls à deux, reliés à des kilomètres. Ils dorment mal et sont heureux de se trouver au cœur de la nuit, font l’amour et discutent à 4 heures du matin sur la terrasse de Rudi. C’est le joyau caché de son vieil appartement poussiéreux. Elle surplombe les toits de Kreuzberg, les cours ombragées et les jardins. Blottis sous une couverture, ils se perdent dans la contemplation du ciel, guettent les étoiles filantes et le clignotement des satellites. Écoutent les trilles et les ululements, les frôlements de leurs voisins à ailes ou à pattes.
— Il peut être brusque ou maladroit, concède-t-elle. C’est un inquiet, qui se nourrit du tapage de la société et ne sait pas toujours s’en extraire, s’accorder une respiration.
— Vous avez plus de points communs que prévu, s’amuse Antoine. Tu ne parles que de son cerveau. Vous ne faites pas que causer, j’espère ?
Irène se tait. Elle avait oublié cette fille sensuelle planquée sous sa peau. Sa faim intacte, sa réserve trompeuse. Dans les bras de ce gaillard au cœur marathonien, son corps reprend ses droits, s’ouvre et s’arrondit, exige d’être fendu, ployé, renversé. Son cerveau capitule, saturé d’endorphines. Les fantômes s’éclipsent.
— Alors fiche-toi un peu la paix, dit Antoine. Quand est-ce que tu me le présentes ?
— Pas tout de suite. D’abord, il doit rencontrer sa famille polonaise.
— C’est le grand jour ?
— Ils débarquent tous à Berlin pour le déjeuner. On ne sait pas comment son père va réagir, on est un peu tendus.
— Et Hanno, comment il prend tout ça ?
— Il est content que j’aie rencontré quelqu’un. Enfin tu le connais, il demande à voir ! Figure-toi qu’Hermine et lui sont aussi à Berlin. Ils viennent conjurer les mauvais souvenirs. De toute façon, c’est beaucoup trop tôt pour leur présenter Rudi.
— Si tu le dis… Parfois, on dirait que tu abrites une duègne du XIXe siècle. Au moindre écart, elle te tape sur les doigts avec sa règle, la taquine-t-il avant de raccrocher.
Agata est la première qu’elle reconnaît dans le hall de l’aéroport, à sa haute taille et à sa brosse de cheveux blancs. Elle a choisi un joli chemisier à fleurs et un pantalon crème, porte des sandales à lanières argentées. Cette coquetterie fait fondre Irène. Serrant la main de Rudi, elle perçoit sa nervosité et imprime à ses doigts une dernière pression.
Roman l’aperçoit avant sa mère et lui adresse un signe joyeux derrière la barrière de la douane. Julka échange quelques mots avec sa grand-mère. Elles cherchent des yeux cette Française qui a bouleversé leur vie. Ont-ils le trac, eux aussi ? Les jambes qui tremblent et se dérobent ? Ils avancent à leur rencontre, et ces quelques pas qu’ils font les uns vers les autres ont une raideur solennelle, même s’ils les voudraient légers. Dans le flottement des premières minutes, Rudi et Roman se serrent la main, Irène embrasse Agata et Julka. Puis la vieille dame s’approche de Rudi, prend son visage dans ses mains.
— Je te rencontre enfin, lui dit-elle en anglais. Le fils de mon frère. Tu es beau.
L’émotion d’Agata cueille Rudi par surprise. Dans le creux laissé par sa grand-mère adoptive, une tante polonaise vient de se glisser, avec son regard délavé, son accent mélodieux. Il se penche, intimidé, et elle le serre dans ses bras.
Il a réservé une table en terrasse au bord du Schlachtensee. Alors que ses invités s’émerveillent de déjeuner dans ce cadre paradisiaque, à quelques mètres des nageurs et des
— Pardonnez-moi, dit-il en se rasseyant, je viens d’avoir une infirmière de la clinique. Mon père ne va pas bien. Je crois qu’on ne va pas pouvoir maintenir la visite.
La main de la vieille dame tremble si fort qu’elle laisse tomber sa fourchette.
— Qu’est-ce qui se passe ? demande-t-elle en anglais.
— Il a de plus en plus de mal à s’exprimer. Ça le fatigue et ça l’isole beaucoup. Il passe par des phases de tristesse où il se ferme complètement. Il peut même devenir hostile.
— Depuis quand est-il malade ? s’enquiert Roman.
Rudi répond que c’est difficile à dater, peut-être une dizaine d’années. Au début les symptômes étaient légers, il les mettait sur le compte de la fatigue. C’est son fils qui l’a alerté, il trouvait que son grand-père oubliait beaucoup de choses. Il y a deux ans, Karl a commencé à se perdre dans les rues. Il a fallu se résoudre à le placer dans un établissement spécialisé.
— Parle-moi de lui, dit Agata.