Scott craignait d'aborder sa mère pour lui dire qu'il voulait épouser Peggy. Pourtant il était né sous le signe des décisions brutales. Non pas qu'il souscrivît lui-même à la violence, mais parce qu'elle était de tradition dans sa famille, morts soudaines et coups de force, excès en tout, en fortune, en mépris pour autrui, en soif aiguë de puissance, en amour démesuré pour tout membre du clan. La religion elle-même était pratiquée avec fureur, servant parfois de hache pour abattre l'ennemi — les autres. Ainsi en avait décidé son père, Alfred Baltimore II, qui tenait lui-même sa profession de foi de son propre père, Steve Baltimore I. La devise des Baltimore était sans ambiguïté : « Nous d'abord! »
Plus d'un demi-siècle de mise en pratique avait amené la troisième génération au seuil du rêve du grand-père : que l'Amérique soit gouvernée par ses descendants, qu'ils deviennent des monarques absolus et de fait dans une démocratie théorique. Bien avant sa naissance, Scott avait été pris en charge par ces désirs dont il était destiné, de toute éternité, à assumer la réalisation. Rien n'avait été épargné pour qu'il y parvînt.
Avant lui, ses deux frères aînés, William et Louis, avaient été élevés dans la même optique. William était mort pendant la guerre, en France, grillé dans son tank frappé par des roquettes allemandes. Louis s'était fracassé au sol, pour rien, par défi, pour avoir voulu ouvrir trop tard un parachute qui ne s'était pas ouvert du tout. Quant au père, Steve Baltimore, patriarche fondateur de la dynastie, il était si solide qu'il semblait rebelle à la mort ou à la maladie. Il avait essuyé mille dangers dont il était toujours sorti victorieux jusqu'au jour, où, malgré les objurgations de son entourage, il avait tenu à tailler lui-même les plus hautes branches du cèdre qui ombrageait sa maison. Il avait alors quatre-vingt-deux ans.
Quand il glissa du sommet de l'arbre, on le releva cassé de toutes parts, brisé, en morceaux. On le crut mort : c'était mal le connaître. Il parvint à vivre deux ans de plus, paralysé dans un fauteuil mais donnant néanmoins ses ordres.
Scott ne se demandait jamais quels étaient ses propres désirs. En fait, ne pas se poser la question était déjà lui fournir une réponse : tout en se croyant libre d'avoir choisi sa vie, Scott vivait, par sa personne interposée, le désir de domination des autres. Il était à peine en âge de comprendre que son père lui serinait déjà : « Scott, mon fils, tu gouverneras un jour le pays. » Plus tard, il s'était aperçu que ses deux frères décédés avaient entendu, eux aussi, la même chanson. Et aussi ses trois cadets. Scott ne s'en était pas senti vexé. Ce qu'il fallait, c'était que l'un d'eux, n'importe lequel, parvînt aux honneurs suprêmes pour que tant d'efforts n'aient pas été vains. Les autres suivraient. Aussi, trouvait-il normal que sa vie n'ait été qu'une longue suite d'exercices destinés à le préparer au pouvoir, quand le jour ou l'heure aurait sonné de le prendre. Au cas où il lui arriverait malheur, ses trois cadets seraient prêts à prendre la relève.
Son père, pour accroître les chances du clan, avait tenu à ce que son épouse enfantât le plus souvent possible. De leur union étaient nés onze enfants, huit garçons et trois filles. Cinq d'entre eux étaient morts, quatre garçons et une fille, Suzan, retrouvée noyée à douze ans au cours d'une partie de pêche en mer, alors que le bateau regagnait le port en pleine nuit et qu'on la croyait dans sa cabine, en train de dormir. La mer n'avait jamais rendu son corps. Quant aux deux autres garçons, John et Robert, l'un avait été emporté à huit ans par une méningite, l'autre s'était fait sauter la tête à l'âge de quatorze ans en jouant imprudemment avec un fusil chargé.
Paradoxalement, ces morts violentes, au lieu d'abattre les survivants, les dopaient en quelque sorte. Ils semblaient reprendre à leur propre compte l'énergie des disparus, pour la plus grande gloire de la famille, comme ces plantes que l'on élague et qui n'en deviennent que plus belles et plus vivaces.
Après la onzième naissance, la mère de Scott, Virginia, estimant qu'elle avait rempli les devoirs que son mari attendait d'elle, décida qu'elle partagerait désormais son existence entre la religion et l'éducation de tous ses héritiers, sans prendre sur son temps le délai d'en faire naître d'autres. Les nombreux deuils qui l'avaient frappée n'étaient à ses yeux que des épreuves, envoyées par le Seigneur pour fortifier son courage et sa détermination. Femme de fer, elle était sûre de n'avoir enfanté que des hommes de fer. Très tôt, elle leur avait enseigné que la douleur existe, mais qu'il est dans l'ordre des choses de la mépriser si l'on veut la surmonter. Elle leur avait appris aussi qu'ils étaient inégalables par rapport aux autres, tous les autres qui n'étaient pas de leur sang.