Scott s'y était appliqué, comme il s'appliquait à tout ce qu'il entreprenait; au demeurant, la nature l'y avait bien aidé. Son physique d'étudiant sain et costaud, au sourire franc, presque naïf, forçait d'emblée les sympathies, celle des hommes parce qu'il semblait éclater de loyauté, celle des femmes parce qu'il avait toujours l'air un peu perdu, semblant demander de l'aide. Or, à quinze ans déjà, les yeux bleus de Scott ne mettaient qu'une minute à capter, dans l'aride page du
« Ne montre pas ce que tu sais. Si tu as l'air trop malin, on se méfiera de toi. Fais ce que tu veux, mais laisse aux autres l'impression qu'ils te dictent ta conduite. Tu n'auras jamais le pouvoir si tu n'as pas l'air un peu idiot. Rassure… Rassure… »
Alfred Baltimore II lui avait également recommandé, dès son plus jeune âge, de recouvrir ses actions d'une motivation morale, humaine ou charitable :
« Donne toujours l'impression à ceux que tu élimines d'agir pour leur propre bien. Si tu mets un collaborateur à la porte, dis-lui que son talent dépasse les capacités de ton entreprise. Quand tu auras acculé une affaire concurrente à la faillite, reprends-la en main sous prétexte que tu ne peux laisser son personnel en chômage. »
Scott trouvait épatant que l'on puisse être aussi malin. D'autant qu'il ne voyait dans ces opérations que le côté ludique, comme s'il avait, joué au Monopoly. Mais, qui joue pour perdre? A l'époque, il voulait être écrivain. C'était à peu près le seul enfantillage que l'on tolérât de lui, sans qu'il en fût jamais fait le moindre commentaire. Virginia et Alfred estimaient qu'un garçon aussi brillant pouvait bien avoir une faille. Lorsqu'il serait président de la Fédération, aux alentours des années 1961, il pourrait toujours rédigé ses discours, si la littérature le tentait encore et si sa fonction lui en laissait le loisir. Son mandat le conduirait jusqu'en 1969. Après quoi, Peter le relèverait à la présidence de 1969 à 1977, et le plus jeune des trois frères, Stephen assumerait ensuite le pouvoir de 1977 à 1985. Ce qui laissait amplement le temps de préparer Christopher, le quatrième garçon, à des tâches plus importantes encore puisque, d'ici là, les nationalismes céderaient le pas à une organisation centrale mondiale que Christopher Baltimore III serait tout désigné pour diriger, à l'aube du XXIe siècle. Après, on verrait…
Alfred, qui s'accordait en toute objectivité une centaine de vies, ne désespérait pas de voir un jour les enfants de ses propres enfants prendre en main les destinées de la planète Terre.
Scott regarda sa montre. Il eut peur d'être en retard et demanda au chauffeur d'accélérer. Sa mère, malgré l'adoration qu'il lui vouait, le terrifiait toujours un peu. Elle avait parfois une façon de le regarder qui le mettait dans ses petits souliers, lui faisant sentir que, quels que soient son destin et ses pouvoirs, il aurait toujours six ans pour elle au moment où elle désirerait qu'il les ait. Comment allait-elle accueillir la nouvelle? Ses sentiments catholiques fanatiques s'accommoderaient-ils d'un mariage avec une fille de la meilleure société, certes, mais un peu trop jolie, un peu trop lancée dans le monde?
Scott lui-même était parfois dérouté par la façon d'agir de Peggy. Bien sûr, c'est lui qui avait commis une première erreur en lui posant un lapin involontaire. Au lendemain de leur rencontre, il n'avait pu se rendre au rendez-vous qu'il lui avait fixé. Les électeurs à ménager, les mémères de Jefferson City à séduire, les édiles du Missouri à convaincre et sa propre équipe, exténuée, qui le suppliait de rester un jour de plus dans ce fief important. Le cirque habituel, quoi… Malgré la fièvre et l'agitation, il avait essayé de faire appeler par une secrétaire le restaurant où ils devaient se retrouver, le Barbetta. Mais la fille n'avait pu obtenir la communication avec New York. En tout cas, c'est ce qu'elle avait prétendu en se remettant du vernis à ongles. Il était près de onze heures du soir, il n'avait pas encore dîné, il avait renoncé. Néanmoins, deux mois plus tard, il avait eu la surprise de lire dans le