Les claquements des carabines résonnèrent sèchement, simultanés. Sur l'effigie de Bambilt, à la place du cou, on vit s'étoiler une grosse goutte de liquide rouge qui dégoulina lentement. Les regards se portèrent sur la photo de Nut, souillée de la même façon à la hauteur de l'épaule…
« Raté!… hurla Kallenberg.
— Une seconde!… cria plus fort Bambilt. Essayez donc de faire mieux! Chaque invité a droit à un coup. Celui qui touchera le centre d'une des trois cibles gagnera un superbe petit lot!… Feu à volonté!… »
Interloqués, les invités ne savaient pas ce qu'il convenait de faire ni surtout sur qui il fallait tirer. Il y eut un certain malaise. Quelqu'un glapit : « A moi! »… C'était la grosse Finkin — les aciéries. Sans hésitation, elle épaula rapidement et tira une balle dans la tête de Nut, pas très loin du centre de la cible. Pour ainsi dire, elle avait détendu la situation en donnant le ton. Chacun se précipita. En deux secondes, le râtelier fut dévalisé. On se passa les armes de la main à la main. Des salves crépitèrent :
« Allez-y!… jubilait Big Gus… Allez-y!… Elles sont chargées au ketchup!… »
L'orchestre attaqua
« Attendez!… »
Par de grands gestes, Bambilt essayait de calmer la tempête…
« Est-ce que tout le monde a participé? »
Chacun se dévisagea. On entendit alors fuser :
« Satrapoulos n'a pas tiré! »
Avec colère, le Grec identifia celle qui venait de le mettre en cause, Irène, sa belle-sœur. Elle le défia du regard, l'œil faussement naïf de l'enfant qui vient de faire une blague innocente.
« A vous!… A vous!… » cria-t-on de tout côté.
Tous dévisagèrent S.S., intensément. Furieux d'être devenu le centre d'intérêt de ce jeu imbécile auquel il avait cherché à se soustraire en restant un peu à l'écart, il éprouva du dégoût pour tous ces cons et se sentit humilié pour Nut, qui méritait mieux. Quant à Irène, cette salope elle le lui paierait…
« Mon cher ami, ne nous privez pas du plaisir d'admirer votre adresse… »
Dans le grand silence soudain revenu, Big Gus présentait une carabine. Le Grec le regarda froidement dans les yeux et écarta l'arme d'un geste, sans la saisir. Il alla lentement jusqu'à un massif, cueillit une rose et monta sur les tréteaux. Posément, il ôta son tricorne de corsaire d'opérette, en retira une épingle qui fixait contre l'étoffe la tête de mort en métal. Et si Bambilt n'était pas content, qu'il aille se faire foutre! Sur la photo de Nut monstrueusement barbouillée de sauce tomate, à l'emplacement précis du cœur, il piqua sa rose blanche. Ébahissement général…
« Bravo! hurla Big Gus… Ça, c'est un gentleman! »
Un des vieux messieurs déguisés en petit mousse ne voulut pas être en reste. Il se précipita, une rose à la main, et la jeta aux pieds de l'effigie de la maîtresse de maison, bientôt imité par des douzaines d'autres.
A New York, les roses de Bambilt étaient célèbres. Pour les maintenir en vie, trois jardiniers importés de Californie vivaient en permanence sur le toit du building où ils les défendaient du gel, du vent et des fumées de la ville. Maintenant, on les arrachait comme des fleurs en papier et elles venaient s'amonceler devant l'effigie de Lindy Nut Bambilt. Ce n'était que justice… Quand il n'y eut plus une seule rose sur les tiges des rosiers, des hourras montèrent vers le ciel… Big Gus tituba jusqu'à l'orchestre et s'agrippa à un micro :
« La fête continue! Le gros lot arrive! »