Le faucon repu, et obéissant au sifflet, était venu se reposer sur le poing de Robert, celui-ci le recoiffa de son capuchon. Puis on reprit au petit trot la direction du château. Soudain, l’écuyer entendit Robert d’Artois rire tout seul d’un éclat bref, sonore, que rien apparemment ne motivait, et qui fit broncher les chevaux.

Comme ils rentraient à Windsor, l’écuyer demanda :

— Que dois-je faire du héron, Monseigneur ?

Robert leva les yeux vers la bannière royale qui flottait sur le donjon de Windsor, et son visage prit une expression moqueuse et méchante.

« Prends-le et accompagne-moi aux cuisines, répondit-il. Et puis tu iras quérir un ménestrel ou deux parmi ceux qui sont au château. »

<p><strong>V</strong></p><p><strong>LES VŒUX DU HÉRON</strong></p>

Le repas en était au quatrième des six services, et la place du comte d’Artois, à la gauche de la reine Philippa, demeurait vide.

— Notre cousin Robert n’est-il donc point rentré ? demanda Édouard III qui s’était déjà, en s’asseyant à table, étonné de cette absence.

Un des nombreux écuyers tranchants qui circulaient derrière les convives répondit qu’on avait aperçu le comte Robert, retour de la chasse, voici près de deux heures. Que signifiait pareil manquement ? Si même Robert était las, ou malade, il eût pu envoyer un de ses serviteurs pour porter au roi son excuse.

— Robert se conduit à votre cour, Sire mon neveu, tout juste comme il le ferait en auberge. Venant de lui d’ailleurs, ceci n’a rien pour surprendre, dit Jean de Hainaut, l’oncle de la reine Philippa.

Jean de Hainaut, qui se piquait d’être maître en chevalerie courtoise, n’aimait guère Robert, dans lequel il voyait toujours le parjure, banni de la cour de France pour falsification de sceaux ; et il blâmait Édouard III de lui accorder si grande créance. Et puis Jean de Hainaut naguère avait été épris de la reine Isabelle, comme Robert, et sans plus de succès ; mais il était blessé de la manière gaillarde dont Robert parlait en privé de la reine mère.

Édouard, sans répondre, garda ses longs cils baissés, le temps que s’apaisât l’irritation qu’il éprouvait. Il se retenait d’un mouvement d’humeur qui eût pu faire dire ensuite : « Le roi a parlé sans savoir ; le roi a prononcé des mots injustes. » Puis il releva son regard vers la comtesse de Salisbury qui était certes la dame la plus attirante de toute la cour. Grande, avec de belles tresses noires, un visage ovale au teint uni et pâle, et des yeux prolongés d’une ombre mauve au creux des paupières, la comtesse de Salisbury donnait toujours l’impression de rêver. Ces femmes-là sont dangereuses car, sous leur apparence de songe, elles pensent. Les yeux cernés de mauve rencontraient souvent les yeux du roi.

William Montaigu, comte de Salisbury, ne prêtait guère attention à cet échange de regards, d’abord parce qu’il tenait la vertu de sa femme pour aussi certaine que la loyauté du roi, son ami, et aussi parce qu’il était lui-même en ce moment captivé par les rires, la vivacité de parole, le pépiement d’oiseau de la fille du comte de Derby, sa voisine. Les honneurs pleuvaient sur Salisbury ; il venait d’être fait gardien des Cinq-Ports et maréchal d’Angleterre.

Mais la reine Philippa, elle, était inquiète. Une femme se sent toujours inquiète lorsqu’elle voit durant qu’elle est enceinte les yeux de son époux se tourner trop souvent vers un autre visage. Or Philippa était prégnante à nouveau et elle ne recevait pas d’Édouard toutes les marques de gratitude, d’émerveillement, qu’il lui avait prodiguées pendant sa première maternité.

Édouard avait vingt-cinq ans ; il avait laissé pousser depuis quelques semaines une légère barbe blonde qui n’encadrait que le menton. Était-ce pour plaire à la comtesse de Salisbury ? Ou bien pour donner plus d’autorité à son visage qui restait celui d’un adolescent ? Avec cette barbe, le jeune roi se mettait à ressembler un peu à son père ; le Plantagenet semblait vouloir se manifester en lui, et lutter avec le Capétien. L’homme, simplement à vivre, se dégrade, et perd en pureté ce qu’il gagne en puissance. Une source, si transparente soit-elle, ne peut éviter de charrier, lorsqu’elle devient fleuve, les boues et les limons. Madame Philippa avait des raisons d’être inquiète…

Soudain des accents de vielle tournée et de luth pincé résonnèrent, aigrelets, derrière la porte dont les vantaux s’ouvrirent. Deux petites chambrières âgées au plus de quatorze ans parurent, couronnées de feuillages, en longues chemises blanches, et jetant devant elles des fleurs d’iris, de marguerites et d’églantines qu’elles sortaient d’une panière. En même temps, elles chantaient : « Je vais à la verdure car l’amour me l’apprend. » Deux ménestrels suivaient, les accompagnant de leurs instruments. Robert d’Artois marchait derrière eux, dépassant à mi-corps le petit orchestre, et soulevant à deux bras son héron rôti sur un large plat d’argent.

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