Robert d’Artois, ce matin-là, s’en allait à cheval, au pas. Sur son poing gauche, il portait un faucon muscadin dont les serres étaient enfoncées dans le cuir épais du gant. Un seul écuyer le devançait, du côté de la rivière.

Robert s’ennuyait. La guerre de France ne se décidait pas. On s’était contenté, vers la fin de l’année précédente, et comme pour confirmer par un acte belliqueux le défi de la tour de Nesle, de prendre une petite île appartenant au comte de Flandre, au large de Bruges et de l’Écluse. Les Français, en retour, étaient venus brûler quelques bourgs côtiers du sud de l’Angleterre. Aussitôt, à cette guerre non débutée, le pape avait imposé une trêve, et des deux côtés on y avait consenti, pour d’étranges motifs.

Philippe VI, tout en ne parvenant pas à prendre au sérieux les prétentions d’Édouard à la couronne de France, avait toutefois été fort impressionné par un avis de son oncle, le roi Robert de Naples. Ce prince, érudit au point d’en devenir pédant, et l’un des deux seuls souverains du monde, avec un porphyrogénète byzantin, à jamais avoir mérité le surnom d’« Astrologue », venait de se pencher sur les cieux respectifs d’Édouard et de Philippe ; ce qu’il y avait lu l’avait assez frappé pour qu’il prît la peine d’écrire au roi de France « d’éviter de se combattre jamais au roi anglais, pour ce que celui-ci serait trop fortuné en toutes les besognes qu’il entreprendrait ». Pareilles prédictions vous nouent un peu l’âme, et, si grand tournoyeur qu’on soit, on hésite avant de rompre des lances contre les étoiles.

Édouard III, de son côté, semblait un peu effrayé de sa propre audace. L’aventure dans laquelle il s’était lancé pouvait paraître, à bien des égards, démesurée. Il craignait que son armée ne fût pas assez nombreuse ni suffisamment entraînée ; il dépêchait vers les Flandres et l’Allemagne ambassade sur ambassade afin de renforcer sa coalition. Henry Tors-Col, quasi aveugle maintenant, l’exhortait à la prudence, tout au contraire de Robert d’Artois qui poussait à l’action immédiate. Qu’attendait donc Édouard pour se mettre en campagne ? Que les princes flamands qu’on était parvenu à rallier fussent morts ? Que Jean de Hainaut, exilé maintenant de la cour de France après y avoir été si fort en faveur, et qui vivait de nouveau à celle d’Angleterre, n’eût plus le bras assez fort pour soulever son épée ? Que les foulons de Gand et de Bruges fussent lassés et vissent moins d’avantages aux promesses non tenues du roi d’Angleterre qu’à l’obéissance au roi de France ? Édouard souhaitait recevoir des assurances de l’empereur ; mais l’empereur n’allait pas risquer d’être excommunié une seconde fois avant que les troupes anglaises aient pris pied sur le Continent ! On parlait, on parlementait, on piétinait ; on manquait de courage, il fallait dire le mot.

Robert d’Artois avait-il à se plaindre ? En apparence, nullement. Il était pourvu de châteaux et pensions, dînait auprès du roi, buvait auprès du roi, recevait tous les égards souhaitables. Mais il était las de dépenser ses efforts, depuis trois ans, pour des gens qui ne voulaient point courir de risques, pour un jeune homme à qui il tendait une couronne, quelle couronne ! et qui ne s’en saisissait point. Et puis il se sentait seul. Son exil, même doré, lui pesait. Qu’avait-il à dire à la jeune reine Philippa, sinon lui parler de son grand-père Charles de Valois, de sa grand-mère d’Anjou-Sicile ? Par moments, il prenait le sentiment d’être lui-même un ancêtre.

Il aurait aimé voir la reine Isabelle, la seule personne en Angleterre avec laquelle il eût vraiment des souvenirs communs. Mais la reine mère n’apparaissait plus à la cour ; elle vivait à Castle-Rising, dans le Norfolk, où son fils allait, de loin en loin, la visiter. Depuis l’exécution de Mortimer elle n’avait plus d’intérêt à rien[30]

Robert connaissait les nostalgies de l’émigré. Il pensait à Madame de Beaumont ; quel visage aurait-elle, au sortir de tant d’années de réclusion, quand il la retrouverait, si jamais ils devaient être réunis ? Reconnaîtrait-il ses fils ? Reverrait-il jamais son hôtel de Paris, son hôtel de Conches, reverrait-il la France ? Du train qu’allait cette guerre qu’il s’était donné tant de mal à créer, il lui faudrait attendre d’être centenaire avant d’avoir quelque chance de revenir en sa patrie ! Alors, ce matin-là, mécontent, irrité, il était parti chasser seul, pour occuper le temps et pour oublier. Mais l’herbe, souple sous les pieds du cheval, l’épaisse herbe anglaise, était encore plus touffue et plus gorgée d’eau que l’herbe du pays d’Ouche. Le ciel avait une teinte bleu pâle, avec de petits nuages déchiquetés et volant très haut ; la brise de mai caressait les haies d’aubépine fleurie et les pommiers blancs, pareils aux pommiers et aux aubépines de Normandie.

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