— La raison aussi nous fait reconnaître que tout ce qui nous entoure doit avoir une « première cause ». Dieu se serait révélé aux hommes à travers la Bible et à travers la raison. Nous avons donc affaire aussi bien à une « théologie révé lée » qu'à une « théologie naturelle ». C'est la même chose sur le plan de la morale. La Bible nous indique comment il faut vivre, mais Dieu nous a aussi dotés d'une conscience qui nous permet de distinguer le bien du mal de manière natu relle. Il y a donc bien aussi deux chemins qui mènent à la vie morale. Nous savons que faire du tort aux autres hommes est mal, même si nous n'avons pas lu dans la Bible que l'on doit agir envers son prochain comme on aimerait qu'il agisse envers nous. Là encore, s'en remettre à sa conscience peut être plus risqué que suivre le message de la Bible.

— Je commence à comprendre, intervint Sophie. C'est comme avec l'orage : on peut le savoir soit en voyant l'éclair soit en entendant le tonnerre.

— Oui, c'est ça. Même en étant aveugle, on peut entendre qu'il y a un orage, et même sourd on peut voir l'orage. L'idéal est bien sûr de voir et d'entendre. Mais il n'y a aucune contradiction entre ce que nous voyons et ce que nous enten dons. Bien au contraire, les deux impressions se complètent.

— Je vois ce que tu veux dire.

— Tiens, je vais prendre une autre image. Quand tu lis un roman, par exemple Victoria de Knut Hamsun...

— Pour une fois quej'ai lu quelque chose...

— Ne peux-tu pas te faire une certaine idée de l'auteur uni quement à travers le livre qu'il a écrit?

— Je peux déjà supposer qu'il y a un auteur qui a écrit le livre.

— Et rien d'autre?

— Il a une conception assez romantique de l'amour.

— Quand tu lis ce roman, cela te permet de deviner la nature de l'écrivain Hamsun. Il ne faut pas s'attendre à des renseignements ayant directement trait à sa vie. Peux-tu par exemple déduire de Victoria quel âge avait l'auteur au moment de la rédaction du livre, où il habitait ou encore com bien d'enfants il avait?

— Bien sûr que non.

— Mais tu trouveras tous ces renseignements dans une bio graphie de Knut Hamsun. Seule une biographie de ce genre, ou une autobiographie, permet de connaître l'écrivain en tant qu'être humain.

— C'est vrai.

— Eh bien on trouve les mêmes relations entre l'œuvre de Dieu et la Bible. Ce n'est qu'en se promenant dans la nature que nous pouvons reconnaître que Dieu existe. Nous voyons objectivement qu'il aime les fleurs et les animaux, sinon pourquoi les aurait-il créés ? Mais tout ce qui concerne Dieu en tant que personne, il faut le chercher dans la Bible, c'est-à- dire dans l'« autobiographie » de Dieu.

— Ça, c'est un exemple bien trouvé !

— Hum...

Pour la première fois, Alberto resta pensif un moment.

— Est-ce que tout ça a un rapport avec Hilde ? se hasarda Sophie.

— Sommes-nous bien sûrs que cette « Hilde » existe ?

— Mais nous savons qu'on laisse des traces d'elle ici et là : des cartes postales, un foulard rouge, un portefeuille vert, un mi-bas...

Alberto hocha la tête :

— On a l'impression que le nombre de traces dépend du père de Hilde. Tout ce que nous savons, c'est que quelqu'un nous envoie toutes ces cartes postales. J'aurais bien aimé qu'il parle un peu de lui aussi. Mais nous reviendrons sur tout ça plus tard.

— Il est midi. Je vais être obligée de rentrer avant la fin du Moyen Age.

— Je vais conclure par quelques mots pour t'expliquer comment saint Thomas d'Aquin reprit à son compte la philo sophie d'Aristote dans tous les domaines où elle ne s'opposait pas à la théologie de l'Église. Cela concerne la logique d'Aristote, sa philosophie de la connaissance et bien sûr sa philosophie de la nature. Tu te rappelles par exemple l'image de l'échelle ascendante de la vie qui part des plantes et des animaux pour finir avec les hommes ?

Sophie fit signe que oui.

— Aristote déjà pensait que cette échelle était pointée vers un dieu qui concentrait en lui pour ainsi dire le maximum d'existence. Ce schéma s'appliquait tel quel à la théologie chrétienne. Pour saint Thomas il y a chaque fois un degré d'existence de plus : des plantes et des animaux aux hommes, des hommes aux anges et enfin des anges à Dieu. L'homme a comme les animaux un corps avec des organes sensoriels, mais l'homme a aussi une raison « pensante ». Les anges n'ont pas de corps semblable doté d'organes sensoriels, mais ils ont en revanche une intelligence immédiate et instantanée. Nul besoin pour eux de « réfléchir » comme les hommes, de tirer des conclusions. Ils savent tout ce que les hommes savent sans avoir besoin d'acquérir ces connaissances au fur et à mesure comme nous. Parce que les anges n'ont pas de corps, ils ne meurent pas non plus. Ils sont immortels, même s'ils furent un jour créés par Dieu.

— Ça paraît merveilleux, d'après ce que tu dis.

— Mais au-dessus des anges, Sophie, il y a Dieu. Lui peut tout voir et comprendre d'un seul regard qui englobe tout.

— Alors il est en train de nous observer en ce moment ?

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