— C'est possible. Mais pas « en ce moment ». Pour Dieu, le temps n'existe pas comme pour nous. Notre « maintenant » n'est pas le « maintenant » de Dieu. Que des semaines s'écoulent pour nous ne signifie pas nécessairement que des semaines s'écoulent pour Dieu.

— Brr, ça me donne froid dans le dos ! ne put s'empêcher de dire Sophie.

Elle retint un bâillement. Alberto lui jeta un regard à la dérobée tandis qu'elle poursuivait :

— J'ai eu une nouvelle carte du père de Hilde. Il a écrit qu'une ou deux semaines pour Sophie ne sont pas forcément une ou deux semaines pour nous. Ça rappelle un peu ce que tu as dit à propos de Dieu !

Sophie sentit les traits du visage sous la capuche brune se contracter.

— Il devrait avoir honte !

Sophie ne comprenait pas ce qu'il entendait par là, ce n'était peut-être qu'une façon de parler.

Alberto reprit :

— Malheureusement, saint Thomas d'Aquin reprit aussi à son compte la conception d'Aristote sur la femme. Tu te rap pelles peut-être qu'Aristote considérait la femme presque comme un homme imparfait. Selon lui les enfants n'héritaient que les qualités du père. La femme était l'élément passif et accueillant, l'homme l'élément actif et responsable de la forme. Ces idées correspondaient selon saint Thomas à ce qu'on lisait dans la Bible, par exemple quand il est écrit que la femme est née de la côte de l'homme.

— N'importe quoi !

— Il n'est pas sans importance de faire remarquer que la reproduction des mammifères ne fut étudiée qu'en 1827. Aussi n'est-ce pas étonnant si l'on croyait que l'homme était celui qui créait et donnait la vie. Notons aussi que pour saint Thomas les femmes sont subordonnées aux hommes unique ment en tant que créatures. L'âme de la femme est l'égale de celle de l'homme. Dans le ciel, règne l'égalité entre les sexes tout simplement parce que toutes les différences liées au sexe des corps sont abolies.

— Mince consolation ! Il n'y avait pas de femmes philo sophes durant le Moyen Age ?

— La vie de l'Eglise a été dominée par les hommes ; ce qui ne signifie pas obligatoirement qu'il n'y avait pas de femmes penseurs. L'une d'elles par exemple s'appelait Hildegarde de Bingen...

Sophie écarquilla les yeux :

— Elle a quelque chose à voir avec Hilde?

— Quelle question ! Hildegarde était une nonne qui a vécu dans la vallée du Rhin de 1098 à 1179. Bien qu'elle fût une femme, elle a prêché, écrit, soigné les malades, étudié la bota nique et la nature. On peut la considérer comme un symbole de l'attachement tout particulier des femmes du Moyen Age aux valeurs de la terre et même de la science tout court.

— Je voulais juste savoir si elle avait un rapport avec Hilde?

— Selon une vieille conception chrétienne et juive, Dieu n'était pas seulement homme. Il avait aussi un côté féminin, une « nature maternelle ». Car les femmes aussi sont créées à l'image de Dieu. En grec, ce côté féminin chez Dieu se nomme oodnu. « Sophia » ou « Sophie », et signifie « sagesse ».

Sophie, furieuse, fit un violent mouvement de tête : pour quoi n'en avait-elle jamais entendu parler? Et pourquoi n'avait-elle jamais eu l'idée de poser la question ?

— Aussi bien parmi les juifs que dans l'Eglise orthodoxe grecque, reprit Alberto, Sophia, c'est-à-dire la nature mater nelle de Dieu, joua un certain rôle durant le Moyen Age. En Occident, par contre, elle tomba dans l'oubli. Jusqu'à l'arri vée de Hildegarde. Elle raconte avoir vu des apparitions de Sophia. Celle-ci était habillée d'une tunique dorée richement ornée de pierres précieuses...

A cet instant, Sophie se leva du banc où elle était assise.

Hildegarde avait vu des apparitions de Sophia...

— Peut-être quej'apparais à Hilde.

Elle se rassit et, pour la troisième fois, Alberto lui posa la main sur l'épaule.

— Nous tirerons cela au clair. Mais il est presque une heure. Tu vas prendre ton petit déjeuner, et c'est l'avènement d'une nouvelle époque. Je te convoquerai très prochainement à une rencontre à propos de la Renaissance. Hermès viendra te chercher dans lejardin.

Sur ces mots, l'étrange moine se leva et se dirigea vers l'église. Sophie resta à sa place, la tête bourdonnant de pen sées au sujet de Hildegarde et Sophia, Hilde et Sophie. Elle sentit soudain un frisson traverser tout son corps. Elle se leva et lança au professeur de philosophie en habit de moine :

— Est-ce qu'il existait au Moyen Age quelqu'un du nom d'Alberto?

Il ralentit le pas, tourna légèrement la tête et répondit : — Saint Thomas d'Aquin avait un célèbre professeur de philosophie. Il se nommait Albert le Grand...

Ayant prononcé ces mots, il passa la tête sous le porche de l'église et disparut. Il en fallait davantage pour décourager Sophie. Elle entra elle aussi dans l'église. Elle était déserte. Comment avait-il pu disparaître comme par enchantement?

En quittant l'église, elle remarqua un tableau de la Vierge. Elle s'approcha du tableau et l'examina attentivement. Elle crut voir une minuscule goutte d'eau sous l'un des yeux sur le tableau. Etait-ce une larme ?

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