Il y eut un grondement et une grande confusion de bruits. Des flammes montèrent et léchèrent le plafond. Le ronflement s’éleva jusqu’à un grand tumulte, et la Montagne trembla. Sam courut vers Frodo et le prit dans ses bras, puis il courut à la porte. Là, sur le sombre seuil des Sammath Naur, loin au-dessus des plaines du Mordor, sa terreur et son émerveillement furent tels qu’il resta figé, oublieux de tout hormis du spectacle qu’il regardait, comme pétrifié.
Il eut un court moment la vision d’une nuée tournoyante, et au milieu, de tours et de remparts, hauts comme des collines, fondés sur un vaste trône de montagne au-dessus de gouffres insondables ; de grandes cours et de cachots, et de prisons aveugles, aussi raides que des précipices, et de portes béantes, d’acier comme de diamant ; puis tout passa. Les tours tombèrent et les montagnes s’affaissèrent ; les murs pliaient et s’écroulaient, montant en poussière ; d’immenses jets de fumée et de vapeur s’élevaient en volutes toujours plus hautes, jusqu’à basculer comme une irrésistible déferlante dont la crête tumultueuse roula sur le pays comme un torrent d’écume. Et pour finir, sur les milles intermédiaires, arriva un grondement qui se mua bientôt en un fracas et un vacarme assourdissants ; la terre trembla, la plaine se souleva et se fissura, et l’Orodruin vacilla sur son socle. Des feux jaillirent de sa cime fendue. Le tonnerre éclata dans le ciel strié d’éclairs. Une pluie cinglante et noire s’abattit en trombe comme autant de coups de fouet. Et au cœur de la tempête, avec un cri qui perça tous les autres sons, déchirant les nuages, surgirent les Nazgûl comme des bolides en flammes, et, pris dans l’embrasement de la terre et du ciel, ils crépitèrent, se consumèrent et s’éteignirent.
« Eh bien, c’est la fin, Sam Gamgie », dit une voix à côté de lui. Et voici que Frodo était là, pâle et défait, mais de nouveau lui-même ; et la paix se voyait dans ses yeux, sans nul tourment de sa volonté, ni folie, ni aucune peur. Son fardeau avait été levé. C’était le cher maître des beaux jours dans le Comté.
« Maître ! » s’écria Sam, et il tomba à genoux. Dans toute la ruine du monde, à ce moment il n’éprouva que de la joie, une grande joie. Le fardeau était parti. Son maître avait été sauvé ; il était de nouveau lui-même, il était libre. Puis Sam aperçut sa main sanglante et mutilée.
« Votre pauvre main ! dit-il. Et je n’ai rien pour la bander ni la soulager. Je lui aurais donné ma main entière, plutôt. Mais il est parti, maintenant, parti à jamais. »
« Oui, dit Frodo. Mais te souviens-tu des paroles de Gandalf :
4Le Champ de Cormallen
Tout autour des collines, les armées du Mordor se déchaînaient. Les Capitaines de l’Ouest sombraient dans la marée montante. Le soleil brillait d’un éclat rouge, et sous les ailes des Nazgûl, les ombres de la mort assombrissaient la terre. Aragorn se tenait sous sa bannière, sévère et silencieux, comme perdu dans le souvenir de choses lointaines ou depuis longtemps passées ; mais ses yeux scintillaient comme des étoiles d’autant plus brillantes que la nuit se fait plus profonde. En haut de la colline se tenait Gandalf, blanc et froid, et nulle ombre ne tombait sur lui. L’assaut du Mordor déferlait comme une vague sur les collines assiégées. Des voix rugissaient comme les flots parmi le naufrage et le fracas des armes.
Comme si une vision était soudain offerte à ses yeux, Gandalf remua ; et il se retourna, regardant vers le nord dans les cieux pâles et clairs. Puis il leva les mains et cria d’une voix forte qui s’éleva au-dessus du tumulte :
Vinrent là Gwaihir le Seigneur du Vent et son frère Landroval, plus grands de tous les Aigles du Nord, plus formidables descendants de Thorondor l’ancien, lui dont les aires étaient disséminées sur les pics inaccessibles des Montagnes Encerclantes, quand la Terre du Milieu était jeune. Derrière eux, en de longues colonnes rapides, venaient tous leurs vassaux des montagnes septentrionales, portés par un vent de tourmente. Ils piquèrent droit sur les Nazgûl, plongeant soudain du haut des airs, et la ruée de leurs vastes ailes passant au-dessus des collines fut comme un grand coup de vent.