Je le remerciai. Pas un mot sur le fait qu’on était dimanche et qu’il était 21 heures. Pas une remarque sur le fait que je n’avais pas appelé depuis six mois. Ma conception de l’amitié : aucun devoir, sinon celui de répondre présent au juste moment. Je ne lâchai pas la pédale d’accélérateur, gagnant toujours de l’altitude.
Des souvenirs de ma première visite à Bienfaisance revenaient : la montagne vive, le triomphe des eaux… Maintenant, tout était noir. Entrelacs de menaces et d’épaisseurs, tourmenté par le vent. Les paroles de Sarrazin dans ma tête, versant à chaque virage, comme des paquets de mer sur le pont d’un cargo en déroute.
Le panneau de la fondation Notre-Dame-de-Bienfaisance apparut. Je fonçai encore. Pas question de sonner à la porte des missionnaires, ni de marcher une demi-heure. Il devait bien exister une autre route, plus haut, menant directement au belvédère. Au bout de deux kilomètres, je tombai sur un sentier qui indiquait la direction de la Roche Rêche — le nom prononcé par Marilyne Rosarias.
Je cahotai encore dix minutes. Un parking de terre rouge sur ma gauche. Une pancarte : « LA ROCHE RÊCHE, 1 700 MÈTRES D’ALTITUDE ». J’ignorai l’aire de stationnement et m’enfonçai un peu plus loin dans les herbes hautes. Réflexe absurde de discrétion. Je coupai le moteur, ouvris la boîte à gants et plaçai les piles données par Sarrazin dans ma torche électrique.
Dehors, le vent me frappa en pleine face. Les bourrasques semblaient vouloir tour à tour m’arracher mon manteau et le faire rentrer dans ma chair. Courbé dans la tempête, je suivis le sentier. Il menait à une esplanade élaguée, ponctuée de tables et de bancs de bois. Plus loin, en contrebas, j’apercevais la plaine qui m’intéressait. Entre les deux, les bouillons noirs des sapins.
Je plongeai dans la forêt, me guidant au seul son de la cascade, qui me parvenait entre deux mugissements du vent. La végétation serrée me résistait. Les branches me déchiraient le visage. Les ronces entravaient chacun de mes pas. Sous mes talons, la rocaille crissait, roulait, à mesure que je franchissais les buissons.
Bientôt, je fus complètement perdu, confondant le bruit de l’eau avec le bruissement des feuillages. Je décidai d’avancer encore, de suivre la pente : elle m’offrirait bien une ouverture.
Enfin, je jaillis des arbres comme d’un rideau de scène et accédai à la clairière. Pur coup de bol. Je m’arrêtai et considérai le décor que je connaissais déjà. Un cercle d’herbes rases, se déployant jusqu’au précipice. Sous la lune, la surface paraissait argentée. Encore quelques secondes pour rassembler mes idées puis je repris ma marche. Longhini-Sarrazin avait dit : « Le diable a signé son crime. » Il y avait donc ici une trace, un indice satanique. Les gendarmes l’avaient-ils trouvé ? Non. Seul Sarrazin était revenu sur les lieux et avait découvert ce détail.
J’étais maintenant au bord de la falaise, comme lors de ma première visite. Je me tournai vers le plateau d’herbe et réfléchis. Les gendarmes — des pros du SR de Besançon — avaient fouillé l’espace avec rigueur, retournant chaque parcelle, chaque touffe d’herbe, selon la méthode en grille. Que pouvais-je faire de plus, moi, seul et en pleine nuit ? Je me concentrai sur les sapins du fond. Ils ressemblaient à une phalange de guerriers noirs. Peut-être que les gendarmes avaient limité leurs recherches à la clairière elle-même…
Personne n’avait pensé à sonder vraiment les bois.
Personne, sauf Sarrazin. Je remontai la pente et stoppai à la lisière des conifères. Le boulot paraissait impossible — dans le noir, scruter le sol, les racines, les troncs. Et pour trouver quoi ? Renonçant à réfléchir, je plongeai dans les ténèbres et allumai ma torche. Je commençai par le centre, dans l’axe où avait été installé le corps, à cent mètres de là. Penché sur le sol, je tentai d’apercevoir quelque chose. Je remontai le long de chaque tronc, écartant les branches, ouvrant les taillis.
Rien. En dix minutes, je n’avais couvert que quelques mètres carrés. Les rameaux des sapins commençaient très bas — s’il y avait quelque chose à découvrir, une inscription dans l’écorce, une mise en scène, cela ne concernait qu’un mètre environ entre la terre et les premières branches. Plié en deux, presque à genoux, je poursuivais ma fouille, me concentrant sur la base des troncs.
Au bout d’une demi-heure, je me relevai. Ma respiration se cristallisait devant moi, en nuages de vapeur. J’étais de nouveau brûlant, mais en même temps cerné, assailli par le froid. Le vent m’atteignait, même ici, à l’abri des branches.
Je plongeai à nouveau, tête la première, sous les aiguilles. Haletant, grelottant, écartant d’une main les épines, palpant de l’autre le bois des fûts. Rien.
Soudain, sous mes doigts, une ligne.
Une longue entaille, tordue, zigzagante.
J’arrachai les tiges pour laisser pénétrer le faisceau de ma lampe. Mon cœur se bloqua.
Distinctement, à coups de couteau, on avait gravé, en lettres aiguës :