JE PROTÈGE LES SANS-LUMIÈRE.

La signature du diable ? En quinze années de théologie, je n’avais jamais entendu ce terme. Je remarquai un autre détail. La forme heurtée des lettres dans l’écorce. Je reconnaissais l’écriture. Celle de l’inscription luminescente dans le confessionnal. Une même main avait gravé cette signature et l’avertissement : « JE T’ATTENDAIS. »

Je pensais : « Un ennemi, un seul » quand une vibration me passa dans la chair. Mon portable. Sans quitter des yeux l’inscription, je me dépêtrai des branches et trouvai ma poche.

— Allô ?

— Pront…

La voix de Callacciura, mais la connexion était mauvaise. Je me tournai et criai :

— Giovanni ? Ripetimi !

— … Piu… tar…

— RIPETIMI !

Je pivotai encore et attrapai ses paroles, comme emportées par les rafales :

— Je te rappelle plus tard si la connexion est…

— NON ! C’est bon. Tu as déjà du nouveau ?

— J’ai l’affaire. Exactement le même délire : la pourriture, les mouches, les morsures, la langue. Hallucinant.

— La victime est une femme ?

— Non. Un homme. La trentaine. Mais il n’y a aucun doute. C’est le même truc.

Un tueur en série frappait donc à travers l’Europe, selon la même méthode. Un tueur qui se prenait pour Satan lui-même…

— Y avait-il des signes religieux à côté du corps ? Avait-il subi des sacrilèges ?

— Plutôt, oui. Il avait un crucifix dans la bouche. Comme si… Enfin, tu vois le symbole.

— L’affaire, c’est bien en Sicile ?

— Catane, oui.

— La date ?

— Avril 2000.

Je pensai : mobilité géographique, meurtres échelonnés sur plusieurs années, persistance du modus operandi. Aucun doute, un tueur en série. L’Italien reprit :

— Tu veux que je t’envoie le dossier ? Nous…

— Non. Je viens moi-même.

— À Milan ?

— Je suis à Besançon. J’en ai pour quelques heures de route.

— Sûr ?

— Certain. Je ne peux pas t’expliquer par téléphone mais l’affaire prend forme. Un tueur en série, qui se prend pour le diable. Il a frappé ici, à Besançon, en juin dernier. Et sans doute ailleurs encore, en Europe. Je vais contacter Interpol en urgence. Après l’Italie et la France, il…

— Je t’arrête, Mathieu. Le meurtre de Catane, ce n’est pas ton cinglé qui l’a commis.

La connexion perdit de nouveau en qualité. Je cherchai un angle de réception :

— Quoi ?

— Je dis : le crime de Catane, ce n’est pas ton dingue !

— Pourquoi ?

— Parce qu’on tient le coupable !

— QUOI ?

— C’est une femme. L’épouse de la victime. Agostina Gedda. Elle a avoué. Et donné tous les détails : les produits utilisés, les insectes, les instruments. Une infirmière.

— Quand a-t-elle été arrêtée ?

— Quelques jours après le meurtre. Elle n’a opposé aucune résistance.

Encore une fois, ma trame volait en éclats. Il était impossible que cette Italienne ait tué Sylvie Simonis puisqu’elle était déjà sous les verrous. Mais il n’était pas non plus possible que deux assassins distincts appliquent une méthode aussi caractéristique.

Je posai mes doigts sur l’écorce gravée, JE PROTÈGE LES SANS-LUMIÈRE. Qu’est-ce que ça signifiait ? Je hurlai dans le combiné :

— Au New Bristol. Demain matin, 11 heures !

<p>III</p><p>AGOSTINA</p><p>52</p>

En route, je rappelai Sarrazin et lui confirmai mes découvertes. L’inscription dans l’écorce, l’assassinat de Salvatore Gedda. Maintenant, c’était donnant, donnant : une enquête à deux, avec partage des informations. Le gendarme était d’accord. Pour lui, la piste italienne s’était arrêtée net. Il n’avait récolté que quelques données sur Agostina Gedda, via une connaissance à Interpol, mais n’avait jamais pu poursuivre l’enquête au-delà des Alpes.

Je franchis la frontière suisse à 23 heures et croisai Lausanne aux environs de minuit. L’autoroute E62 longeait le lac Léman. Malgré la tension, l’épuisement, je remarquai la beauté de la rive dans la nuit. Les villes — Vevey, Montreux, Lausanne — ressemblaient à des fragments de Voie lactée qui auraient chu sur les collines.

J’avais appelé plusieurs fois Foucault. Toujours sur répondeur. Je l’imaginais passant un confortable dimanche soir, avec sa femme et son fils, devant la télévision. Par contraste, le froid et l’hostilité de la nuit me paraissaient plus violents encore. Je songeai à mes trois vœux : obéissance, pauvreté, chasteté. J’étais d’équerre. Sans oublier le vœu supplémentaire, celui qui me collait toujours au train : solitude.

Minuit et demi. Foucault rappela. Je lui demandai d’élargir, première heure demain matin, la recherche sur les meurtres aux insectes. Ratisser à l’échelle de l’Europe, contacter Interpol, les services de police des capitales. Foucault promit de faire de son mieux mais l’enquête n’avait toujours rien d’officiel et Dumayet allait lui demander des comptes sur les affaires en cours de la BC.

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