Un homme jaillit de l’immeuble, le visage enroulé dans son écharpe. Je plaquai le col de mon manteau sur ma bouche et courus vers lui. Je lui demandai ce qui se passait. L’homme me répondit sans ôter son écharpe :

— Ce sont les salinelles ! Des pentes de boue saline qui entourent notre quartier. Quand il y a des éruptions, les gaz sortent de partout. Nos petits volcans personnels, quoi ! Ils sont connus dans la zone !

Je pris rapidement quelques photos et retournai à ma voiture, cherchant un coin à l’abri des émanations. Je stoppai près d’une aire de jeux déserte, à quelques blocs, où l’odeur était supportable. Un portique soutenait de vieilles balançoires. Pas mal pour une méditation solitaire.

Au son des cordes grinçant dans le vent, je repris ma réflexion. Le miracle d’Agostina : je n’étais pas sûr d’y croire. D’instinct, je me méfiais des manifestations divines spectaculaires. Depuis le Rwanda, j’étais un adepte d’une foi à la dure, solitaire, responsable. Dieu n’intervenait pas sur terre. Il nous avait laissés avec les moyens du bord. Il avait livré Son message, ainsi que la liberté de cheminer jusqu’à Lui. À nous de résister aux tentations, de nous arracher à la nuit. En un mot, de nous démerder. C’était toute notre grandeur : cette possibilité de nous « co-créer ».

Voilà pourquoi je me défiais des interventions surnaturelles. Le Seigneur aurait choisi tout à coup un élu et provoqué un prodige ? Cela n’allait pas dans le sens de la doctrine chrétienne. L’unique miracle qui pouvait survenir, au quotidien, était la montée de l’être mortel vers le Seigneur. Seule la foi pouvait dépasser notre condition. D’ailleurs, c’était ce qui survenait dans une guérison de ce genre. L’esprit humain plus fort que la matière : et c’était déjà beaucoup.

Agostina, c’était un autre problème. Le meurtre qu’elle avait commis — ou qu’elle prétendait avoir commis — changeait tout. Un miracle, c’était toujours l’histoire d’une âme sauvée. Je devinais pourquoi le Vatican avait délégué ses avocats. Ce n’était pas pour démontrer son innocence — Agostina plaidait coupable — mais pour limiter les dégâts. Le bruit autour d’elle. Le Saint-Siège avait commis une erreur monumentale en déclarant officiellement miraculé un tel monstre. Il fallait étouffer ce scandale.

La nuit tombait. Les pelouses glissaient dans l’obscurité, la cité s’effaçait. 17 heures. Et toujours pas de nouvelles de Michele Geppu. Glacé de la tête aux pieds, je décidai de rejoindre ma voiture et de passer plusieurs coups de fil.

Foucault, d’abord.

— Du nouveau ? attaquai-je.

— Non. La recherche internationale sur les meurtres n’a rien donné. Pour l’instant. On doit attendre.

— Et les entomologistes, dans le Jura ?

— Que dalle.

— Lève le pied sur le Jura. (Je songeai à Sarrazin et à sa susceptibilité.) Tu as vérifié s’il existait un lien entre l’unital6 et Notre-Dame-de-Bienfaisance ?

— Ouais. Et j’ai rien trouvé.

— Gratte encore sur la fondation. Leurs pèlerinages. Leurs séminaires.

— Qu’est-ce que je cherche ?

— Aucune idée. Trouve la liste des voyages, leur fréquence, leurs prix. Creuse, quoi.

J’avais dit cela sans enthousiasme, et Foucault devait le sentir.

— À la boîte, repris-je, tout va bien ? La mer est calme ?

— Si on veut. Dumayet m’a cuisiné à ton sujet.

La veille au soir, j’avais envoyé à la commissaire un simple SMS annonçant que je prolongeais mes « vacances ». Un tel message appelait des explications de vive voix. Je ne m’y étais pas risqué aujourd’hui.

— Qu’est-ce que tu lui as dit ? demandai-je.

— La vérité. Que je n’avais pas la moindre idée de ce que tu foutais.

Je saluai mon adjoint et appelai Svendsen, pour avoir des nouvelles du lichen, du scarabée et aussi de la quête d’autres corps décomposés. Le légiste ne m’avait donné aucun signe de vie. Je ne fus donc pas étonné quand il m’annonça que les botanistes planchaient toujours, sans résultat. On consultait d’immenses catalogues d’essences et de souches. Sur le scarabée, des experts avaient confirmé le verdict de Plinkh et donné la liste des sites d’élevage. Aucun d’entre eux n’était proche des vallées du Jura.

Quant aux corps, le Suédois avait passé des coups de fil. En vain. Il avait fait circuler un message interne à toutes les morgues. Les réponses n’étaient pas encore arrivées. Je lui demandai si une telle recherche était possible à l’échelle de l’Europe. Svendsen maugréa mais ce n’était pas un « non » catégorique. Je savais qu’il se démènerait.

J’appelai enfin Facturator. Les nouvelles étaient mauvaises. Le propriétaire du compte suisse venait chercher l’argent cash en personne. Il n’y avait jamais eu de virement nominatif, en direction d’un autre compte.

Qui était l’encaisseur de ces sommes ? Dans le nouveau contexte, mon hypothèse du détective ne tenait plus. À qui Sylvie versait-elle de l’argent depuis treize ans ? La faisait-on chanter ? Se livrait-elle à des dons, pour soulager sa conscience ? Il n’y avait plus aucun moyen, à mon échelle, de le savoir.

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