On me fit attendre dans un hall, près d’une cour protégée par un double grillage. À travers les mailles, j’apercevais les prisonnières qui marchaient bras dessus, bras dessous, sans doute vers la cantine — il était près de midi. Vêtues de joggings, elles avaient cette allure relâchée d’un dimanche à la maison — un dimanche qui durait des années. Le visage incliné, ressassant les mêmes réflexions, les mêmes confidences que la veille et que le lendemain. Le carré de ciel était grillagé, lui aussi. Dans les prisons, la cour n’est pas une ouverture, mais une mise au point. On vous rappelle seulement ce que vous avez perdu.
Des pas. Une femme venait vers moi, vêtue d’un uniforme vert olive, portant un gros trousseau de clés à la ceinture. Elle marchait encore quand elle me lança :
— Vous êtes en retard.
Sur ces mots, elle se présenta mais je ne compris ni son nom ni son grade. J’étais seulement frappé par sa sensualité. Une brune au visage mat, bouche charnue, sourcils épais, qui distillait de véritables ondes magnétiques. C’étaient peut-être ses formes, serrées dans le tabou de l’uniforme, ou son visage, beauté rugueuse et regard mordoré, mais j’étais pris d’un vertige.
Ces sourcils, ces traits sauvages étaient comme des promesses — les prémices d’un pubis large et touffu. J’imaginais son corps couleur de tabac blond, frappé des aréoles noires des seins et du triangle obscur du sexe. De quoi fendre l’âme.
— Je vous demande pardon ?
— Je suis la directrice. Je vous reçois parce que je connais Michele Geppu, et que je lui fais confiance.
— Agostina Gedda est d’accord pour me voir ?
— Elle est toujours d’accord. Elle aime se montrer.
— Combien de temps m’accordez-vous ?
— Dix minutes.
— C’est court.
— C’est largement suffisant pour vous faire une idée du personnage.
— Comment est-elle ?
La directrice eut un sourire. Un point douloureux se creusait dans mon bas-ventre. Un désir d’une violence rare. Au-dessus de cette sensation, une pensée émergea : la plaine aride, les trois prêtres, cette femme excitante… Une « tentation du désert », jouée en trois actes, rien que pour moi.
La directrice répondit — elle avait la voix rauque qu’ont souvent les Italiennes :
— Je n’ai qu’un conseil à vous donner.
— Lequel ?
— N’écoutez pas ses réponses. On ne doit jamais l’écouter.
Son conseil était absurde : j’étais ici pour interroger Agostina. Elle ajouta :
— C’est un menteur. Le démon est un menteur.
61
Le parloir. Une grande pièce aux murs nus, ponctuée de petites tables et de chaises d’école, peintes elles aussi de couleurs passées. Des lucarnes vitrées en hauteur, ouvertes sur la lumière de midi. La décoration se résumait à une croix du Christ suspendue au mur qui me faisait face, une horloge et un panneau d’interdiction de fumer. La salle était déserte.
La gardienne verrouilla sur moi la porte. Je restai seul, faisant quelques pas pour patienter. Je sentais sous mes pieds une sorte de douceur molle. Le sol était tapissé de sable. Je remarquai de fines couches accumulées, dans le coin des fenêtres et les angles des murs. La poussière parvenait à l’intérieur de la pièce par les rainures d’une autre porte fermée, qui devait directement donner sur le désert.
Bruit de verrous. Des pas. Malgré moi, je serrai les poings. Je ne devais pas perdre mon sang-froid. Je comptai jusqu’à cinq avant de me retourner.
La matonne refermait déjà les serrures. Agostina s’asseyait, sage et droite, vêtue d’une blouse bleu ciel. Je ne sais pas à quoi je m’attendais au juste, mais certainement pas à cette force, cette puissance d’éblouissement.
Agostina resplendissait à la manière d’une sainte.
Je m’approchai et ressentis une chaleur réconfortante. Comme si Agostina avait été touchée par une source indicible dont on sentait encore l’empreinte. La trace du miracle qui l’avait sauvée ? Je luttai contre ces impressions. J’étais venu interroger la meurtrière de Salvatore Gedda, pas une élue de Dieu.
Je reculai un siège et m’installai. Un souvenir me traversa. Les paroles des sceptiques, à l’époque des apparitions de Bernadette Soubirous. Les huissiers, les policiers qui refusaient de croire aux révélations s’étaient inclinés lorsqu’ils avaient découvert la jeune femme : « Son visage est comme le signe extérieur de sa rencontre divine, un reflet… »
Nous étions assis face à face. Agostina Gedda souriait. Elle semblait plus jeune que sur les photos — pas plus de vingt-cinq ans. Petite, menue, elle trahissait une certaine fragilité. En revanche, ses traits étaient clairement dessinés. Des iris noirs, étincelants, à l’ombre de sourcils plantés haut. Un nez retroussé, en virgule mutine. Une bouche rouge, nettement marquée, petit fruit posé dans une coupe de sucre glace. Son teint pâle semblait renforcé encore par les cheveux noirs, coupés court, qui jouaient les cadres autour de ce tableau délicat.
J’ouvris la bouche mais Agostina me prit de vitesse :
— Comment vous vous appelez ?
La voix était fluette, douce, mais désagréable. Je répondis en italien :