— D’une certaine façon. Ils les considèrent comme des élus. Mais leur priorité est de leur arracher une confession. Pour cela, ils n’hésitent pas à les enlever. À les droguer, à les torturer. Leur obsession est la parole du diable. Tous les moyens sont bons pour décrypter cette voix.
— Lorsque vous dites que les Asservis constituent une des sectes les plus dangereuses, concrètement, qu’est-ce que ça veut dire ?
Zamorski leva les sourcils, en signe d’évidence :
— Vous en avez eu une démonstration, avec Moraz et Cazeviel. Les Asservis sont armés, entraînés. Ils tuent, violent, détruisent. Ils respirent le mal comme nous respirons l’air qui nous entoure. Le vice est leur biosystème naturel. Ils s’automutilent, se défigurent aussi. Sadisme et masochisme sont les deux faces de leur mode d’existence.
— Comment possédez-vous ces éléments sur une secte aussi secrète ?
— Nous avons des témoignages.
— Des repentis ?
— Chez eux, il n’y a pas de repentis. Seulement des survivants.
Je jetai un coup d’œil aux nuages moirés derrière les hublots. Mes tympans craquaient encore.
— Y a-t-il des Asservis là où nous allons ? Je veux dire : à Cracovie ?
— Malheureusement, oui. Le phénomène est récent. Des faits divers se multiplient dans notre ville, révélateurs de leur présence.
Des clochards torturés, démembrés, brûlés vifs. Des animaux mutilés, sacrifiés. Ce sillage de sang est leur marque.
— Savent-ils que Manon est à Cracovie ?
— Ils sont là pour elle, Mathieu. Malgré nos précautions, ils l’ont localisée.
— Ils sont donc convaincus qu’elle est une Sans-Lumière ? Zamorski observait les lumières qui scintillaient sous l’aile du Falcon :
— Nous arrivons.
— Répondez-moi : pour les Asservis, Manon est une Sans-Lumière ?
Son regard se posa sur moi, plus dur qu’une sonde plantée dans le permafrost :
— Ils pensent qu’elle est l’Antéchrist en personne. Qu’elle est revenue des ténèbres pour clamer la prophétie du diable.
84
Cracovie, sculptée dans les ténèbres. Ses murs étaient fissurés, ses routes crevassées — des écharpes de brouillard s’effilochaient sur ses tours et ses clochers. Tout semblait prêt pour une « Walpurgisnacht ». Il ne manquait plus que les loups et les sorcières. Je voguais dans une nouvelle limousine comme dans un bateau fantôme. Toujours prisonnier de cette étrange sensation de confortable détachement.
La voiture stoppa au pied d’un grand bâtiment sombre, bordé par un jardin public, près d’une zone piétonnière aux ruelles étroites. Des prêtres nous attendaient. Ils prirent nos bagages, ouvrirent des portes. Leurs cols blancs s’animaient dans la nuit comme des feux follets. Je suivis le mouvement.
À l’intérieur, je distinguai un patio aux jardins taillés, des galeries de colonnes, des voûtes noires. On emprunta un escalier extérieur, sur la droite — les galoches des prêtres produisaient un raffut de guerre. Impossible de ne pas penser à une forteresse militaire accueillant des renforts nocturnes.
On m’ouvrit une cellule. Murs de granit, décorés d’un crucifix. Un lit, un bureau et une table de chevet aussi noirs que les murs. Dans un coin, derrière un paravent de jute, une minuscule salle d’eau donnait froid dans le dos.
Mes guides me laissèrent seul. Je me brossai les dents, évitant mon reflet dans le miroir, puis m’enfonçai dans les draps humides. Avant que mon corps ne se réchauffe, je dormais sans rêve ni conscience.
Quand je me réveillai, une ligne de lumière traversait la chambre, chargée de particules immobiles. Je remontai à sa source : une petite fenêtre à meneaux verticaux, éclaboussée de soleil. Les deux battants de verre, incrustés de bulles translucides, amplifiaient cette clarté comme une loupe.
Je regardai ma montre : 11 heures du matin.
Je bondis hors du lit et restai figé par le froid de la pièce. Tout me revint. Le rendez-vous de Zamorski. Le voyage en jet privé. L’arrivée dans cette citadelle noire, quelque part en ville inconnue.
Je plongeai la tête sous l’eau glacée, endossai des vêtements propres puis sortis. Un couloir, aux larges lattes de parquet. Des tableaux sombres, aux reflets mordorés, des saints tourmentés, taillés dans du bois, des vierges hallucinées, polies dans du marbre. Je marchai jusqu’à une haute porte au cadre sculpté. Des anges déployaient leurs ailes, des martyrs, traversés de flèches ou portant leur tête sous le bras, bénissaient leurs bourreaux. Je songeai à la
Je tournai la poignée et me retrouvai dehors.
Quatre bâtiments fermaient le patio, partagé en pelouses régulières et bosquets coupés. Du solide. Un bastion de foi, qui avait dû tenir tête aux bombardements nazis et aux assauts socialistes. Chaque bloc de deux étages était ajouré en une série d’arcades aux balustrades pleines. Je me trouvais dans la partie du fond, au premier étage. Je remontai la galerie jusqu’à un escalier. Des lanternes et des barres de fer ponctuaient chaque voûte.