Pour le reste, mes propres données cadraient avec ces éléments. Le trio cherchait Manon, comme moi. Moraz et Cazeviel avaient décidé de m’éliminer pour m’empêcher de la trouver avant eux. Longhini, alias Sarrazin, au contraire, avait décidé de s’associer avec moi. Pourquoi ? Prévoyait-il de me tuer ensuite, lorsque j’aurais rempli ma mission ? Ou comptait-il sur moi pour débusquer d’autres Sans-Lumière ?

Je revins au point primordial. Zamorski savait-il où Manon se cachait ? La question me brûlait les lèvres mais je voulais d’abord sonder ce partenaire éventuel :

— Pourquoi vous me racontez tout ça ?

— Je vous l’ai dit : vos informations m’intéressent.

— Vous avez l’air d’en savoir beaucoup plus que moi.

— Sur l’enquête Simonis. Mais il y a d’autres versants dans ce dossier.

— Agostina Gedda ?

— Par exemple. Nous savons que vous l’avez interrogée, à Malaspina. Nous voulons une transcription de ce témoignage.

— Van Dieterling ne coopère donc pas avec vous ?

— Nous possédons des vues différentes sur le problème, je vous le répète. Il vous a reçu à la curie romaine. Il détient, au sein de la bibliothèque apostolique du Vatican, des archives de la plus haute importance. Des documents que vous avez consultés.

Le cardinal ne m’avait rien laissé mais je décidai d’y aller au bluff :

— Je possède, c’est vrai, des textes qui pourraient enrichir vos dossiers. Mais vous ? Qu’avez-vous pour moi ? La révélation des Asservis n’est pas suffisante. Tôt ou tard, j’aurais découvert leur existence.

— C’était la partie gratuite de notre deal. De quoi vous convaincre que nous ne brassons pas du vide.

— Vous disposez d’une autre monnaie d’échange ?

— Une monnaie irrésistible.

— Quoi ?

— Manon Simonis.

— Vous savez où elle se trouve ?

— En vérité, nous la gardons sous notre protection.

Le coup me bloqua le souffle, mais je parvins à prononcer :

— Où ?

Zamorski attrapa mon imperméable et me le lança :

— Vous n’avez pas peur en avion ?

<p>83</p>

Au cœur de la nuit, l’aéroport du Bourget ressemblait à ce qu’il était désormais : un musée à ciel ouvert. Un Louvre de l’aéronautique, dont les sculptures étaient des Mirage, des Bœing, des fusées Ariane. On devinait, dans l’obscurité pluvieuse, les avions sous les bâches, les hangars aux machines volantes, les fuselages brillants et les ailes frappées de cocardes…

La Mercedes noire d’Andrzej Zamorski glissait dans l’allée détrempée. J’admirai, encore une fois, le luxe de l’habitacle : vitres fumées, sièges en cuir, plafond capitonné, portières ornées de bois de rose.

— Mon petit pays a des ressources, commenta l’émissaire du Vatican. On m’accorde les moyens nécessaires lorsqu’on m’envoie en terre hostile.

— La France est une terre hostile ?

— Je n’étais que de passage. Venez. Nous sommes arrivés.

La voiture stoppa devant un bâtiment au rez-de-chaussée éclairé. J’attrapai mon sac dans le coffre — Zamorski avait accepté de passer à mon domicile pour me permettre de prendre quelques affaires, et surtout mon fameux dossier.

Dans la salle, deux pilotes relisaient leur plan de vol, des stewards aux allures de gardes du corps nous proposaient Champagne, café et amuse-gueules. À une heure du matin, ils s’efforçaient d’avoir l’air frais comme des fleurs.

Un Falcon 50EX manœuvrait sur le tarmac désert, piquant la nuit de ses lumières. Debout devant les vitres, je réfléchissais. Un prélat capable d’affréter un jet privé en pleine nuit : Zamorski n’était décidément pas un religieux ordinaire. Mais je ne m’étonnais plus de rien. Je me laissais porter par les événements, bercer, même, par une sensation d’irréalité, observant les lueurs se refléter sur la piste détrempée.

— Venez. Le pilote s’impatiente.

— Il n’y a pas de contrôle des douanes ?

— Passeport diplomatique, mon cher.

— Où allons-nous ?

— Je vous expliquerai en vol.

Malgré moi, je me rebellai :

— Je ne mettrai pas un pied à bord sans savoir où nous partons.

Le Polonais saisit mon sac :

— Nous partons pour Cracovie. Manon y est cachée. Dans un monastère. Un lieu très sûr.

Je suivis l’ecclésiastique sur le tarmac. Son costume noir scintillait autant que le bitume humide. Scrutant son poing serré sur l’anse de mon sac, je me dis qu’une arme automatique dans cette main n’aurait pas fait tache. Par association, je songeai au Glock que je portais à ma ceinture. Ce départ clandestin avait un avantage : personne ne m’avait fouillé.

La cabine du Falcon abritait six sièges en cuir, accoudoirs et tablettes en acajou verni. Les plafonniers, minuscules, brillaient comme des pépites dorées. Des corbeilles de fruits nous attendaient, aux côtés de bouteilles de Champagne millésimées, enfouies dans des seaux à glace. Six places, six privilèges au-dessus des nuages.

— Installez-vous où vous voulez.

Перейти на страницу:

Похожие книги