Je songeai à Stéphane Sarrazin, qui devait déjà m’attendre dans les locaux de la gendarmerie. J’approuvai. Facturator me jeta :

— Je te rappelle aussi vite que possible.

Ce premier coup de fil me redonnait de l’énergie. De quoi passer à un autre, plus difficile. Laure Soubeyras.

— Tu n’as pas appelé hier, répondit-elle. La voix était pâteuse, ensommeillée.

— Comment va-t-il ?

— Stationnaire.

— Et toi ?

— Pareil.

— Que disent les petites ?

— Elles me demandent quand papa va revenir.

J’entendis des bruits de draps, un tintement de verre. Je la réveillais. Elle devait être abrutie de somnifères et d’anxiolytiques.

— Tu fais quelque chose avec elles, aujourd’hui ? hasardai-je.

— Que veux-tu que je fasse ? Je les donne à mes parents et je vais à l’hôpital.

Silence. J’aurais pu risquer une parole de consolation mais je ne voulais pas jouer de ces formules creuses.

— Et toi ? reprit-elle. Où en es-tu ?

— Je suis sur ses traces. Dans le Jura.

— Qu’est-ce que t’as trouvé ?

— Rien encore, mais j’avance dans son sillage.

— T’as vu où ça l’a mené…

— Je te jure que j’obtiendrai une explication.

Nouveau silence. J’entendais son souffle. Elle semblait hébétée. Je ne savais toujours pas quoi dire. Faute de mieux, je murmurai :

— Je te rappelle. Promis.

Je raccrochai, la gorge plombée.

Il fallait que je bouge. Il fallait que je cherche.

Je courus à ma voiture.

Essayer un dernier truc ici avant que Sarrazin me tombe dessus.

<p>43</p>

L’École Jean-Lurçat se situait au nord de la ville, près de supermarchés tels que Leclerc ou Lidl et un McDonald’s. L’interphone du portail proposait deux boutons : « École » et « Mme Bohn ». Directrice ou gardienne ? J’appuyai sur le nom. Au bout de quelques secondes, une voix féminine répondit. Je me présentai en tant que policier. Il y eut un silence, puis le micro crachota :

— J’arrive.

Mme Bohn déboula. C’était bien le mot : elle roulait plus qu’elle ne marchait. Elle devait peser dans les cent kilos et ressemblait, dans son loden, à une monstrueuse cloche de feutre. J’imaginais les surnoms que les gamins pouvaient lui donner.

— Je suis la directrice de l’établissement.

Les mains glissées dans ses manches, à la tibétaine, elle levait vers moi un visage large, trop maquillé, auréolé de boucles blondes laquées.

— C’est pour l’affaire Simonis ? ajouta-t-elle, la bouche pincée.

— Exactement.

— Je suis désolée. Je ne peux rien pour vous. Manon n’était pas dans notre école. Vous n’êtes pas le premier à vous tromper.

— Où était-elle ?

— Je ne sais pas. Peut-être à Morteau. Ou dans le privé, de l’autre côté de la frontière.

Le mensonge était énorme. Tout le monde connaissait la chronologie du meurtre et personne n’avait jamais évoqué un voyage en voiture de l’école à la cité des Corolles. Je scrutai ses yeux clairs, étrangement globuleux. Silence. Je m’inclinai :

— Excusez-moi de vous avoir dérangée.

— Ce n’est rien. Je suis habituée. Au revoir, monsieur.

Elle agita une main de poupée, toute potelée, puis pivota. J’attendis qu’elle franchisse le seuil de l’immeuble avant d’enjamber la barrière. Je devais pêcher les informations par moi-même. Trouver les archives, les forcer et dégoter les livrets scolaires de Manon Simonis. Combien de chances d’y parvenir ? Disons, cinquante pour cent.

Je traversais la cour quand j’aperçus, sur ma droite, juste à la jonction du bâtiment principal et du gymnase, des compartiments à ciel ouvert. Les chiottes. Une idée me sourit.

Je me glissai dans l’allée centrale où couraient les lavabos. Au fond, un petit jardin bruissait de bambous et de peupliers. Ce détail changeait tout. Je n’étais plus dans de vulgaires toilettes d’école mais dans une rêverie chinoise, cernée de feuillages… Je touchai le bois des portes, le ciment des murs, évaluant leur vétusté.

Combien de chances de débusquer ici ce que j’espérais ?

Je misai sur une pour mille.

J’ouvris la première porte et scrutai les murs couleur kaki. Des fissures, des marques de crasse, des graffitis enfantins. Certains au feutre, d’autres gravés dans le ciment. « LA MAÎTRESSE ET CONE », « QUEU BITE ZOB », « J’AIME KEVIN ».

Je passai au second compartiment. Un filet d’eau ricanait quelque part, se mêlant aux frémissements des feuilles. Je lus d’autres hiéroglyphes. « sabine suce karim », « enculer »… Des croquis de verges ou de seins étoffaient les textes. À l’évidence, les toilettes servaient aussi de défouloirs.

Troisième cellule. Je sortis de cette nouvelle cabine en me disant que mon idée était absurde. Je poussai la porte suivante et restai pétrifié. Entre deux tuyaux, une ligne maladroite était gravée dans la pierre :

MANON SIMONIS, LE DIABLE EST SUR TON DOS !

Je n’en attendais pas tant. J’avais espéré seulement un nom, une allusion. Je traversai l’esplanade au pas de course, m’engouffrai dans le bloc et grimpai au premier étage. Je tombai sur la directrice dans son bureau.

— Vous me prenez pour un con ?

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