— À cause du zèle stupide de vos collègues ! Le pauvre gamin en a vu de toutes les couleurs chez les flics.
— Parlez-moi de son traumatisme. De ses réactions.
— Vous ne m’aurez pas comme ça, commandant. Faxez-moi demain un document officiel, démontrant qu’un juge vous a chargé de cette affaire, et nous parlerons.
— Je veux juste gagner une journée. Si c’est une fausse piste, autant l’abandonner tout de suite.
— Complètement fausse. Et surtout, n’allez pas l’emmerder à nouveau ! Il a eu son compte.
Je surpris sous l’inflexion une corde sensible. Je jouai la compassion :
— Il était vraiment mal en point ?
Azoun soupira, concédant quelques mots :
— Il souffrait d’une forme de distorsion du réel, caractéristique de la puberté. Mon rapport allait dans ce sens. Je l’ai suivi tout l’été.
Je sursautai. Thomas Longhini avait été suspecté en janvier 1989.
— L’été 1989 ?
— Mais non, l’été 1988 !
— Manon Simonis a été tuée le 12 novembre 1988.
— Je ne comprends pas. Vous ne connaissez rien au dossier ou quoi ?
— Expliquez-moi.
— J’ai soigné Thomas
Foucault s’était emmêlé les pinceaux avec les dates. Voyant surgir un psychiatre dans l’affaire, il en avait conclu qu’il avait été consulté en tant qu’expert, ou pour apaiser le gamin traumatisé. Mais Ali Azoun avait traité Thomas un an avant les faits !
Je m’éclaircis la gorge, conservant mon sang-froid :
— Quel était le problème, à cette époque ?
— Ses parents s’inquiétaient. Le gosse tenait des propos délirants. Enfin, qu’ils considéraient comme délirants.
— Par exemple ?
— Il parlait surtout d’un diable.
Je levai les yeux. La montagne me paraissait palpiter, s’entrechoquer avec le ciel.
— Soyez plus précis.
— Il disait que Manon Simonis — il la considérait comme sa petite sœur — était en danger. Qu’un diable la menaçait.
— Qui était ce diable ? Quelle forme prenait-il ?
— Thomas n’en savait rien. En réalité, il voulait que je la voie. Il espérait qu’elle me parlerait plus facilement.
— Pourquoi vous ?
— Je ne sais pas : un adulte. Un médecin.
— Avez-vous contacté sa mère ?
— Non. Je crois… Enfin, selon Thomas, la mère était liée à cette menace.
Des picotements électrisèrent ma nuque :
— Vous voulez dire qu’elle
— C’était plus confus que ça.
— Qu’avez-vous fait ? Vous avez reçu la petite ?
— Non. À ce moment, je n’avais devant moi qu’un adolescent perturbé. Les allusions au diable, à cet âge, c’est classique. De plus, ses relations avec Manon, de cinq ans sa cadette, n’étaient pas claires. Mes séances s’orientaient plutôt vers ce problème. Il s’agit toujours de gérer son désir, vous comprenez ?
— Et vous en êtes resté là ?
— Écoutez. C’est toujours facile de juger les psys après que les événements sont survenus. À chaque récidive, on nous couvre d’insultes, de reproches. Nous ne sommes pas devins !
Mme Bohn m’avait tenu le même discours. Ces adultes ne pouvaient admettre que les craintes « fantasmatiques » de deux enfants aient pu devenir
— Avec le recul, je pense que Manon était effectivement menacée. Mais qu’elle n’acceptait pas cette menace de la part d’un adulte. Voilà pourquoi elle parlait de « diable ». Elle inventait une présence maléfique.
— Pourquoi n’aurait-elle pas admis l’identité de son agresseur ?
— Elle était peut-être programmée pour l’aimer. Il y avait conflit dans sa psyché. C’est assez fréquent dans les cas de pédophilie, par exemple.
— Vous pensez donc que la mère de Manon était dangereuse ?
— La mère ou un proche.
— Thomas n’a jamais prononcé un nom ? Laissé filtrer un indice ?
— Jamais. Il parlait d’un « diable », d’un « démon ».
— Vous avez revu Thomas, ensuite ? Je veux dire : après son inculpation ?
— Dès sa libération, oui. Ses parents voulaient que j’accompagne leur fils dans ces moments difficiles. Eux-mêmes étaient complètement déboussolés.
— Thomas s’en est remis ?
— À mon sens, il était plus solide qu’on l’a dit. Pour lui, le vrai traumatisme, ce n’était pas l’inculpation mais la mort de Manon. Et surtout le fait que personne ne l’avait écouté quand il nous prévenait du danger. Il en voulait à la terre entière. Il répétait qu’il reviendrait. Pour venger Manon.
Ma liste de vengeurs ne cessait de s’allonger : Sylvie Simonis, menant une enquête de quatorze années. Patrick Cazeviel, qui n’avait « pas dit son dernier mot ». Et maintenant Thomas Longhini, qui avait juré de revenir à Sartuis.
— Les parents ont quitté la région, conclut Azoun. Je n’ai pas revu Thomas. Mais encore une fois, je pense qu’il a dû s’en sortir. Voilà. J’en ai déjà trop dit.