Au début, j'étais sain comme l'œil: un petit truqueur qui savait s'arrêter à temps. Mais je m'appliquais: jusque dans le bluff, je restais un fort en thème; je tiens aujourd'hui mes batelages pour des exercices spirituels et mon insincérité pour la caricature d'une sincérité totale qui me frôlait sans cesse et m'échappait. Je n'avais pas choisi ma vocation: d'autres me l'avaient imposée. En fait il n'y avait rien eu: des mots en l'air, jetés par une vieille femme, et le machiavélisme de Charles. Mais il suffisait que je fusse convaincu. Les grandes personnes, établies dans mon âme, montraient du doigt mon étoile; je ne la voyais pas mais je voyais le doigt, je croyais en elles qui prétendaient croire en moi. Elles m'avaient appris l'existence de grands morts – un d'eux futur – Napoléon, Thémistocle, Philippe Auguste, Jean-Paul Sartre. Je n'en doutais pas: c'eût été douter d'elles. Le dernier, simplement, j'eusse aimé le rencontrer face à face. Je béais, je me contorsionnais pour provoquer l'intuition qui m'eût comblé, j'étais une femme froide dont les convulsions sollicitent puis tentent de remplacer l'orgasme. La dira-t-on simulatrice ou juste un peu trop appliquée? De toute façon je n'obtenais rien, j'étais toujours avant ou après l'impossible vision qui m'aurait découvert à moi-même et je me retrouvais, à la fin de mes exercices, douteux et n'ayant rien gagné sauf quelques beaux énervements. Fondé sur le principe d'autorité, sur l'indéniable bonté des grandes personnes, rien ne pouvait confirmer ni démentir mon mandat hors d'atteinte, cacheté, il restait en moi mais m'appartenait si peu que je n'avais jamais pu, fût-ce un instant, le mettre en doute, que j'étais incapable de le dissoudre et de l'assimiler.
Même profonde, jamais la foi n'est entière. Il faut la soutenir sans cesse ou, du moins, s'empêcher de la ruiner. J'étais voué, illustre, j'avais ma tombe au Père-Lachaise et peut-être au Panthéon, mon avenue à Paris, mes squares et mes places en province, à l'étranger: pourtant, au cœur de l'optimisme, invisible, innommé, je gardais le soupçon de mon inconsistance. A Sainte-Anne, un malade criait de son lit: «Je suis prince! Qu'on mette le Grand-Duc aux arrêts.» On s'approchait, on lui disait à l'oreille: «Mouche-toi!» et il se mouchait; on lui demandait: «Quel est ton métier?», il répondait doucement: «Cordonnier» et repartait à crier. Nous ressemblons tous à cet homme, j'imagine; en tout cas, moi, au début de ma neuvième année, je lui ressemblais: j'étais prince et cordonnier.
Deux ans plus tard on m'eût donné pour guéri: le prince avait disparu, le cordonnier ne croyait à rien, je n'écrivais même plus; jetés à la poubelle, égarés ou brûlés, les cahiers de roman avaient fait place à ceux d'analyse logique, de dictées, de calcul. Si quelqu'un se fût introduit dans ma tête ouverte à tous les vents, il y eût rencontré quelques bustes, une table de multiplication aberrante et la règle de trois, trente-deux départements avec chefs-lieux mais sans sous-préfectures, une rose appelée rosarosarosamrosœrosœrosa, des monuments historiques et littéraires, quelques maximes de civilité gravées sur des stèles et parfois, écharpe de brume traînant sur ce triste jardin, une rêverie sadique. D'orpheline, point. De preux, pas trace. Les mots de héros, de martyr et de saint n'étaient inscrits nulle part, répétés par nulle voix. L'ex-Pardaillan recevait tous les trimestres des bulletins de santé satisfaisants: enfant d'intelligence moyenne et d'une grande moralité, peu doué pour les sciences exactes, imaginatif sans excès, sensible; normalité parfaite en dépit d'un certain maniérisme d'ailleurs en régression. Or j'étais devenu tout à fait fou. Deux événements, l'un public et l'autre privé, m'avaient soufflé le peu de raison qui me restait.