Après une interruption de quelques mois, je résolus de reprendre la plume pour écrire un roman selon mon cœur et donner à ces Messieurs une bonne leçon. C'était en octobre 14, nous n'avions pas quitté Arcachon. Ma mère m'acheta des cahiers, tous pareils; sur leur couverture mauve on avait figuré Jeanne d'Arc casquée, signe des temps. Avec la protection de la Pucelle, je commençai l'histoire du soldat Perrin: il enlevait le Kaiser, le ramenait ligoté dans nos lignes, puis, devant le régiment rassemblé, le provoquait en combat singulier, le terrassait, l'obligeait, le couteau sur la gorge, à signer une paix infamante, à nous rendre l'Alsace-Lorraine. Au bout d'une semaine mon récit m'assomma. Le duel, j'en avais emprunté l'idée à des romans de cape et d'épée: Stoerte-Becker entrait, fils de famille et proscrit, dans une taverne de brigands; insulté par un hercule, le chef de la bande, il le tuait à coups de poings, prenait sa place et ressortait, roi des truands, juste à temps pour embarquer ses troupes sur un bateau pirate. Des lois immuables et strictes régissaient la cérémonie: il fallait que le champion du Mal passât pour invincible, que celui du Bien se battît sous les huées et que sa victoire inattendue glaçât d'effroi les railleurs. Mais moi, dans mon inexpérience, j'avais enfreint toutes les règles et fait le contraire de ce que je souhaitais: pour costaud qu'il pût être, le Kaiser n'était pas un gros bras, on savait d'avance que Perrin, athlète magnifique, n'en ferait qu'une bouchée. Et puis, le public lui était hostile, nos poilus lui criaient leur haine: par un renversement qui me laissa pantois, Guillaume II, criminel mais seul, couvert de quolibets et de crachats, usurpa sous mes yeux le royal délaissement de mes héros.

Il y avait bien pis. Jusqu'alors rien n'avait confirmé ni démenti ce que Louise appelait mes «élucubrations»: l'Afrique était vaste, lointaine, sous-peuplée, les informations manquaient, personne n'était en mesure de prouver que mes explorateurs ne s'y trouvaient pas, qu'ils ne faisaient pas le coup de feu contre les Pygmées à l'heure même où je racontais leur combat. Je n'allais pas jusqu'à me prendre pour leur historiographe mais on m'avait tant parlé de la vérité des œuvres romanesques que je pensais dire le vrai à travers mes fables, d'une manière qui m'échappait encore mais qui sauterait aux yeux de mes futurs lecteurs. Or, en ce mois d'octobre malencontreux, j'assistai, impuissant, au télescopage de la fiction et de la réalité: le Kaiser né de ma plume, vaincu, ordonnait le cessez-le-feu; il fallait donc en bonne logique que notre automne vît le retour de la paix, mais justement les journaux et les adultes répétaient matin et soir qu'on s'installait dans la guerre et qu'elle allait durer. Je me sentis mystifié: j'étais un imposteur, je racontais des sornettes que personne ne voudrait croire: bref je découvris l'imagination. Pour la première fois de ma vie je me relus. Le rouge au front. C'était moi, moi qui m'étais complu à ces fantasmes puérils? Il s'en fallut de peu que je ne renonçasse à la littérature. Finalement j'emportai mon cahier sur la plage et je l'ensevelis dans le sable. Le malaise se dissipa; je repris confiance: j'étais voué sans aucun doute; simplement, les Belles-Lettres avaient leur secret, qu'elles me révéleraient un jour. En attendant, mon âge me commandait une réserve extrême. Je n'écrivis plus.

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