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(Silence)
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(Silence)
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Le martyre
— A Tyrone Meehan ! a crié le petit bonhomme sur l’estrade.
Nous
étions le samedi 19 janvier 1981. Tyrone était libre,
revenu parmi nous. J’étais debout. J’ai levé
mon verre en hurlant. Sheila applaudissait. Jim sifflait à
travers ses lèvres pincées. Cathy cognait sa pinte sur
la table. Devant, derrière, le
— Je vous demande de penser à nos fils sous les couvertures. Pensez-y toujours et partout, a murmuré Tyrone Meehan.
Il s’est penché, main en auvent sur son front à cause de la lumière.
— Viens, Mary Flaherty ! Et toi Evelyn Davey ! Et toi aussi Rose Flynn ! Venez, rejoignez-moi !
Trois dames aux cheveux blancs ont quitté leurs tables sous les applaudissements. L’une d’elles avait les mains levées. Les autres se donnaient le bras. Tyrone Meehan les a aidées à monter l’escalier. Les a fait aligner face à la salle, en disant que les enfants de ces mères vivaient nus dans leur cellule depuis deux ans. Et que sans elles ils n’auraient plus d’espoir. Et que sans nous elles n’auraient pas la force. Il les a enlacées longtemps, tendrement, l’une après l’autre. Elles souriaient, remerciaient la foule de ses vivats. Il a dit que c’est elles qu’il fallait applaudir, pas lui. Qu’elles étaient le ciment de la lutte. Que leur souffrance était pire que ce qu’enduraient les hommes. Je regardais Tyrone. Il était sorti de prison la veille. Il était comme quinze mois auparavant, intact et souriant. Avec ses sourcils broussailles, ses cheveux blancs sur son col de chemise, sa casquette à la main, sa cravate large en laine tricotée et sa veste de tweed qui pendait, un peu molle. Il portait un pantalon en velours marron que je lui avais offert et aussi des chaussures que j’avais achetées rue de Clichy. Sur son cœur, il avait épingle un phœnix doré, symbole du républicanisme irlandais.
Notre table était couverte de bières. Des femmes et des hommes passaient nous voir comme on frappe à la porte. Il y avait deux chaises vides, pour eux. Ils s’asseyaient, échangeaient trois mots, un sourire, quelques regards puis ils laissaient la place. J’étais à côté de Tyrone, à le toucher. Il m’enlaçait parfois l’épaule tout en riant aux autres. J’étais en train de finir une pinte, avec d’autres verres qui attendaient. Meehan a posé la main sur mon genou, l’a serré, s’est penché vers moi et m’a demandé doucement de le suivre.
— Come with me, son.
Juste ça. Souriant, sans un regard, la main sur mon genou. Il s’est levé. Je l’ai suivi. Je l’ai suivi, comme après m’avoir appris à pisser, il y a tant et tant de temps. Il marchait à travers les tables. Il répondait à un signe, un hochement de tête, un mot dans le tumulte. Il est allé vers le bar. Il a soulevé la tablette qui mène derrière le comptoir. Je le suivais toujours. Nous sommes passés de l’autre côté, au milieu des serveurs à cravate noire. Il a échangé un signe de tête avec le patron du club. Un gros type qu’on appelait Peter. Peter a ouvert une porte peinte en vert. Tyrone s’est retourné et m’a fait passer devant. C’était une pièce vide et grise. Il y avait une table et deux chaises face à face. Tyrone s’est assis sur l’une. D’un geste du menton, il m’a désigné l’autre. Peter a refermé la porte sur nous.
Tyrone avait l’air embarrassé. Il a fouillé sa poche et posé une clef sur la table. C’était la clef de ma chambre. Une clef toute simple, argentée, au bout d’un porte-clefs en ancre de marine. J’ai eu froid. Le réduit était sombre. Tyrone était sombre aussi. D’ailleurs, ce n’était plus Tyrone. C’était Meehan. Monsieur Meehan. Un Irlandais de 56 ans qui avait remis sa casquette. Qui allumait une cigarette en me regardant par-dessus le feu. Qui ne disait rien. Qui me faisait un peu peur.
— C’est quoi, ça ? a demandé Meehan.
— Les clefs de chez moi, j’ai dit.
— Tu les as confiées à qui ?
J’ai baissé les yeux. J’écoutais la musique qui battait au-dehors, la voix des autres, les cris d’ivresse, la joie de nuit.
— A qui, fils ?
— Je ne connais pas leurs noms.