Quand la pluie d’écume retomba, on vit encore flotter la tête aux yeux plissés. Mais l’eau lourde s’engouffrait déjà dans la bouche ouverte, noyant un gargouillis d’agonie. On vit l’aileron s’agiter, se rabattre en demi-cercle sur le navire 3 qui s’éloignait déjà. Celui-ci parut se cabrer, fit un looping au ras d’une lame et disparut. Pour toujours.
Pâle, au bout d’une heure d’infructueuses plongées, l’Édile fit abandonner les recherches.
— Adieu, braves compagnons, dit-il. Quant à nous… c’est impossible! Nous ne passerons pas. Laissons-nous dériver au gré du Siwo pour ménager les réacteurs. Perdons deux jours. C’est ton avis, Sav?
— Tu as raison, dit celui-ci. Le premier pronge nous coûte un navire. Et nous devons encore rencontrer des milliers d’œufs. Naviguons à leur vitesse, mais surtout ne les brisons pas… Nous y passerions tous!
Les traits tirés, il jeta un regard sur la mer. Ils dérivaient au milieu de coupoles vertes, qui trinquaient doucement, à petits chocs, entre elles et sur la coque des navires.
6
Ce furent deux longs jours d’angoisse, où l’on vécut dans la hantise de briser un œuf. Par moments, des coups de vent tiède précipitaient la danse et les coquilles heurtaient plus rudement les navires. Chacun serrait alors les dents, dans l’attente d’un fracas qui eût pu libérer vingt pronges à la fois.
En fait, on vit naître encore un pronge avant terme, à quelques encablures. Deux œufs se fendirent l’un contre l’autre. Le premier ne vomit qu’un magma sans danger, mais l’autre s’ouvrit sur un monstre barrissant qui coula tout droit, gueule ouverte, comme s’il avait fait vœu de beugler jusqu’à la fin des temps.
À la fin du deuxième jour, le Siwo obliqua peu à peu vers l’équateur, vers la Baie des Pronges, où ceux-ci naissaient à terme, s’accouplaient et folâtraient de longs mois avant de prendre leur vol annuel vers les pôles. Aux pôles, ils pondaient dans les eaux du courant et le cycle recommençait.
Terr décida de quitter le Siwo. Et comme il eût été dommage d’avoir un accident au dernier moment, les deux navires parcoururent en plongée les dix stades qui les affranchissaient du fleuve marin.
La nuit suivante fut calme. Mais le soleil levant révéla des eaux pourpres. On approchait du Pot d’Écume, là où l’océan, travaillé par des vents contraires, moussait d’incroyable manière.
Peu à peu, au fil des heures, les bâtiments fendirent une mer crémeuse. Le navire-édile allait devant. Son étrave effilochait au passage des paquets de mousse blanchâtre, puis de véritables ballots de coton flottant à la surface, puis des montagnes de spumosités ressemblant de loin à des icebergs.
Bientôt, l’eau fut invisible; le ciel aussi. On dut avancer à l’aveuglette au milieu d’une géante et savonneuse lessive, dans un monde irisé, traversé de reflets magiques et multicolores. Mille sphères transparentes s’amalgamaient autour des navires, au-dessus, partout, bavant et moutonnant, pétillant de mille feux différents.
Ils allèrent longtemps dans les jeux d’une lumière variant à l’infini ses spectres et ses raies, ses images et ses mirages, ses réfringences et ses franges, dans un chromatisme irréel, dans une géométrie où l’œil se perdait en perspectives multiconcaves.
Et très loin au-dessus d’eux, invisible, le ciel jouait avec ses nuages d’or, projetait ses fantaisies dans la mousse comme l’artisan d’un géant kaléidoscope.
Les yeux brûlés de merveilles, ils n’émergèrent qu’au soir de ce palais des mirages flottant sur la mer. Et là, brusquement apparu au détour d’une colline d’écume, un autre mirage les attendait.
Loin sur l’horizon, et pourtant si réel qu’on avait envie d’avancer la main, découpant ses montagnes en contre-jour au-dessus d’une mer étale et brillante, le Continent Sauvage paraissait flotter au-dessus des eaux, comme une île aérienne.
Terr fit ouvrir le capot. Une bouffée de parfums s’engouffra sur la passerelle, comme déléguée par la terre pour accueillir les oms. Calme plat dans la baie. Très haut, quelques oiseaux tournoyaient en croassant dans l’air tiède.
On ouvrit les écoutilles. Une foule d’émigrants peupla les ponts. Terr eut un mot heureux, s’accordant poétiquement au cadre. Il fit un geste de la main.
— Oms, dit-il. Le destin nous offre le Continent Sauvage comme un gâteau sur un plat d’argent!
Il se tourna vers Sav en ajoutant:
— On n’a même pas oublié la garniture.
Il désignait ainsi des îles de fleurs et de fruits étranges qui flottaient çà et là, mollement bercées, léchées sur leurs bords à petits coups de langue tiède par des vaguelettes.
Sav parut sortir d’un songe. Il regarda les fruits et les fleurs que l’étrave bousculait lentement au passage.
— Je ne te conseille pas d’y porter la main, dit-il.
— Parce que?
— Fruits de pandanes!
— C’est donc ça!
— Oui. Brûlures mortelles!