Je me suis crétinisée en lisant une masse de journaux. Tous mécontents et inquiets de la politique extérieure. L'homme s'agite, travaille, hait, souffre, triomphe dans le mal et la volonté de Dieu s'accomplit avec la lenteur des évolutions qu'elle règle. Et quelles débandades de pressions haineuses, de crimes sur cette terre dont la destinée aurait été la préparation pour la félicité éternelle.

Ouvert le livre d'Elisabeth «Lesueur». C'est un baume pour l'âme tant elle est pénétrée d'un saint amour des âmes et tant elle est fidèle dans sa vocation. Toute sa vie, toutes ses pensées et toutes ses prières n'ont que ce seul but. Elle y joint ses souffrances — mais parmi ses souffrances il y en a une qu'elle ne connaît pas et c'est celle qui me ronge: c'est le tourment du pain quotidien! Elle est riche et se prive volontairement, mais elle ne connaît pas le spectre de la misère qui — hélas! — se dresse devant moi, pour elle et pour les siens. Je me répète continuellement: Ne vous inquiétez pas. Notre Père céleste sait ce dont vous avez besoin avant que vous ne le lui demandiez. Et j'ai éprouvé la vérité de cette promesse pendant tout le cours de ma vie. Maintenant je vis au jour le jour grâce aux 10 livres que me donne par mois, la bonne petite Ksenia Trofimovna, mais quand cet argent tarde (comme à présent) — la crainte me saisit. Oh! que cette misère m'apprenne enfin l'humilité. J'ai cherché ces derniers temps un abri constant — d’abord près de l'Armée du Salut et puis chez les diaconesses protestantes! Rien n'a réussi. Je dois continuer comme je le fais. Je dois surtout prier, prier de toute mon âme afin que Dieu touche enfin cette âme engourdie et me fasse sentir (mot souligné) sa présence. Mon corps malade et la nécessité de me soigner sont mon obstacle à l'activité naturelle qui me manque, et au secours religieux que je ne puis aller chercher![40]

Le 8/21 juillet 1926

Aujourd'hui en ouvrant le journal j'y lis la mort subite de Dzerjinski, ce terrible chef de la Tcheka et du G.P.U. qui a couvert la Russie de tortures et d'assassinats pendant les 9 années de son pouvoir illimité! Il est mort en pleine période d'activité d'un arrêt de cœur! Le voilà donc transporté devant le jugement de Dieu. Et il reverra tous ses milliers de victimes qui seront un témoignage accablant contre lui! О désespoir! О douleur! Je tire le rideau sur cette horrible vision!…

Léon R. est venu déjeuner ici. Il est entré chez moi et m'a apporté de belles roses. Sa femme n'était pas encore arrivée et il est resté chez moi quelque temps causant agréablement. Il m'a dit qu'il avait beaucoup regretté que Kot eût refusé la place que lui avait procurée un de ses amis. Il lui aurait fait d'emblée une situation de 1500 fr. par mois ou 2 mois — et cela aurait encore augmenté et il l'aurait surveillé et habitué aux affaires. Il aurait été libre depuis 5 heures et aurait eu le temps de s'occuper de peinture ou de littérature; et les appointements réguliers auraient été suffisants pour faire vivre la famille — Véra y compris. Je lui ai répondu que j'avais le même regret. En effet. C'est une chose si rare que d'avoir un chemin ouvert dès le début, qu'il faut s'en saisir avec empressement en voyant surtout cette lutte pour l'existence qui obsède toute la société.

Il n'y a pas de temps pour la culture personnelle et les pleurnicheries qui n'aboutissent à rien. Il faut vivre et faire vivre ceux qui dépendent de vous. S'il laisse à sa femme seule le soin de subvenir aux dépenses de la vie, s'il ne se fait pas des relations utiles mais se lance seulement dans des bavardages plus ou moins intellectuels, il sera en dehors de la vie et à mesure que le temps passera il sera de moins en moins apte à trouver un emploi. Il sera une charge à lui même. Maintenant qu'il est jeune il intéresse et on l'étudie mais dans peu de temps le monde exigera plus — c'est à dire la réalisation de son idéal dans la vie et la stabilité de son existence. Rien n'éloigne comme les efforts à chercher des pleurs et je crains même que cela peut mettre en péril la stabilité du ménage[41].

Le 18/31 juillet 1926

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