Nous vous prions de bien vouloir prendre en compte ces nouveaux éléments et restons à votre disposition pour en discuter de visu.
Avec toute notre vigilance.
– Qui a dit que les paranoïaques pesaient le réel avec une balance plus subtile?
– Il ne faut surtout pas qu'une lettre comme celle-ci tombe entre les mains de Seguret, dit Louis. Il foncerait directement à Villejuif pour mettre ces gars-là sous contrat et on pourrait dire adieu à la Saga.
– Le truc qui me gêne toujours avec la paranoïa, dit Jérôme, c'est la gravité qui l'entoure. Si on pouvait mettre toute cette suspicion au service de la dérision…
En y regardant de près, le travail mental du scénariste n'est pas très éloigné de celui du paranoïaque. Tous deux sont des scientifiques du soupçon, ils passent leur temps à anticiper sur les événements, imaginer le pire, et chercher des drames affreux derrière des détails anodins pour le reste du monde. Ils doivent répondre à toutes les questions et prévoir les réactions d'autrui avec la même crainte de se faire piéger. Si nous échappons à la prison, la Saga nous vaudra peut-être un séjour en hôpital psychiatrique.
La lettre va rejoindre les autres, presque tout le mur est désormais recouvert d'une mosaïque blanche. Parfois il m'arrive de jeter un œil sur ces lettres pour me convaincre que notre travail existe pour d'autres que nous. Sans le savoir, dans la rue, je croise peut-être des gens qui se demandent qui est l'admirateur inconnu de Marie ou si Camille va épouser la cause de Pedro Menendez et devenir une terroriste. Pour un peu, je les envierais d'attendre simplement la suite au prochain numéro.
L'épisode 60 vient d'être bouclé. J'ai réussi à y inclure en bout de course la dernière lubie de Fred pour venir en aide aux plus démunis. Après avoir nourri ceux qui avaient faim, il a décidé d'éclairer les obscurs. Il a inventé un système très simple de recyclage d'énergie musculaire en électricité. La matière première? Les milliers d'individus qui s'échinent dans les salles de gym et autres fit-clubs. Le plus petit mouvement imprimé par le moindre agrès ou le moindre haltère crée une quantité x de joules que l'on peut désormais recueillir pour donner de la lumière à ceux qui n'en ont pas. Le body-building et l'aérobic vont connaître la transcendance.
Il est midi, et Jérôme nous propose une tête de veau sauce gribiche au bistrot d'en bas.
– J'ai prévu de faire maigre, dit Mathilde. En ce moment j'ai quelques kilos de lipose à fourguer. Je reste travailler.
– Justement! Le scénario est le seul boulot au monde qu'on peut faire debout, allongé, assis devant une télé ou une tête de veau sauce gribiche.
Dix minutes plus tard, Jérôme arrête de parler de tête de veau sauce gribiche parce qu'il s'empiffre de tête de veau sauce gribiche. Le Vieux a pris un plat du jour direct et je l'ai suivi.
– Vous avez pensé à un tueur? demande-t-il.
– Un quoi?
– Un tueur mystérieux qui fout une trouille noire aux autres personnages. Dans tous les feuilletons il y en a un. On se demande qui c'est, on en arrive à soupçonner les plus proches.
Jérôme lève le doigt en même temps qu'il déglutit.
– Les tueurs c'est ma partie. Si ça vous amuse, on peut s'en fabriquer un, mais quelqu'un d'exceptionnel. Celui que les hommes ne seront jamais.
– … Et que les femmes rêvent de rencontrer, dit Mathilde. Un tueur qui nous venge de nos petites humiliations quotidiennes. Celui qui mérite d'être au-dessus des lois. Une sorte de Robin des Bois urbain et moderne.
– Surtout pas! Surtout pas un justicier. Un tueur, on a dit. Un vrai!
– Alors… un tueur à gages?
– Non. Il ne ferait pas ça pour de l'argent, il est au-dessus de ça aussi.
– Un psychopathe? Un sériai killer? Un mass-murderer?
– Pourquoi forcément un dingue? Pourquoi pas quelqu'un de simplement… équilibré.
– Il tuerait qui, ce type?
– Pourquoi forcément un type?
– Alors, mettons, une nana.
– Pourquoi une femme?
– Si c'est ni une femme ni un homme, je rends mon tablier.
– Un gosse?
– Bof…
– Pourquoi taper dans l'espèce humaine?
– Un chien?
– Déjà fait.
– Une belette, une musaraigne, un émeu, vous faites chier à la fin…
– Pourquoi forcément un être vivant?
– Un fantôme?
– Un dieu?
– … Un robot?
– Un virus?
– Un extraterrestre?
– …
– Un concept.
– Un quoi?
– Qu'est-ce que tu entends par
– Une idée, un principe, un état d'esprit, n'importe quoi…
– Tu en connais beaucoup, toi, des concepts qui tuent?
– Le fanatisme, le racisme, le totalitarisme…
– Le capitalisme, le progrès.
– Et tant d'autres.
– Laissez-moi une semaine, dit Jérôme.