– Pas mal, dit Jérôme, aussi déconcerté que moi. C'est exactement le contraire de tout ce que j'aime, mais ça a son charme.

– Quelqu'un comme Hitchcock aurait pu écrire un truc comme ça, dis-je. Il y du drame et du suspense. On se demande si le pasteur a la moindre chance de réussir à prouver en trois minutes que Dieu existe. Et tout à coup, virage à 180, c'est le personnage du pasteur qui crée la rupture.

– Je comprends le malaise de Séguret, dit Mathilde, mais pourquoi diable trouve-t-il le texte…

– «Faible et un peu apprêté», ricane le Vieux. Quand on pense que c'est un dialogue entre Gunnar Bjôrnstrand et Max von Sydow tiré des Communiants d'Ingmar Bergman. «Faible et apprêté.»

– Dis-nous que tu n'as pas fait ça!

– Si. Pas pu m'en empêcher.

– Aucun de vous ne l'a vu? C'est peut-être le film le plus fou que je connaisse. Nous nous le passions en boucle, avec le Maestro, quand il nous arrivait à nous aussi de douter en pleine séance de travail. On ne peut pas imaginer un dépouillement pareil: un pasteur, seul dans son église, essaie de se débarrasser de sa foi. Ça n'a l'air de rien, mais c'est ce que j'appelle une urgence scénaristique. Dans le film, c'est Max l'angoissé qui vient voir Gunnar le pasteur, et vous savez pourquoi? Parce qu'il a lu un article qui dit que les Chinois viennent d'acquérir la Bombe, et que c'est un peuple qui n'a rien à perdre.

– Et puis?

– À la fin de l'entretien, Max va au bord d'un fleuve pour se tirer une balle dans la tête.

– Ça se comprend.

– Ingrid Thulin est folle amoureuse du pasteur, mais il la méprise parce qu'elle a de l'eczéma sur les mains. Quand elle prie, il a envie de vomir.

– Ça finit comment?

– II dit une messe dans une église vide.

Silence.

Silence suédois.

– Qu'est-ce qui t'a pris, Louis?

– Vous ne trouvez pas tentant de balancer du Bergman à huit heures du matin à des milliers de téléspectateurs à moitié endormis? Pourquoi n'y auraient-ils pas droit, eux aussi? Des films comme ceux-là sont diffusés à plus de minuit quand la plupart des gens dorment du sommeil du juste.

– Ce qui t'a plu avant tout, c'est l'idée d'avoir fait passer ça à la barbe de Séguret et de ses décideurs de chaîne.

Pour toute réponse, Louis nous gratifie d'une grimace de vieux singe qui vient de faire un mauvais coup.

– Et si quelqu'un s'en aperçoit? Un cinéphile un peu déréglé?

– Il prendra ça pour un hommage. Après tout, c'est de la faute de Séguret et de ses chefs. Il ne fallait pas nous demander de faire n'importe quoi.

Pour la première fois, j'ai la sensation bizarre de faire un métier dangereux. Un genre de terrorisme. Qu'est-ce qui nous différencie des types qui se donnent le droit de balancer une bombe sur des innocents?

*

Hier, je me suis surpris à penser à elle au passé.

Je me suis dit: «Charlotte avait horreur du drame…»

C'est vrai qu'elle avait horreur du drame. En général, les filles pensent que rien ne vaut un bon conflit pour se prouver qu'un amour existe. Charlotte était le contraire de ça, quiconque élevait la voix autour d'elle sombrait immédiatement dans son estime. Je ne l’ai jamais vue pleurer. Même le jour où elle a épluché deux kilos d'oignons pour une pissaladière. Aujourd'hui je suis sûr que personne ne le lui a appris quand elle était gosse. Je n'ai aucune idée de l'endroit où elle se trouve. Peut-être sommes-nous séparés.

Peut-être regarde-t-elle la Saga, juste pour avoir des nouvelles de moi.

*

Depuis que les premiers épisodes sont rediffusés à l'heure du déjeuner, beaucoup de choses ont changé dans ma banale existence. Comme si la télévision voulait me montrer son extraordinaire puissance. Ma mère me téléphone souvent de son bureau, j'entends toutes ses collègues autour d'elle me mitrailler de questions auxquelles je suis incapable de répondre: Bruno va-t-il faire la peau de la Créature pour récupérer Mildred? Que contient le testament de Serge Fresnel et pourquoi a-t-il disparu? Où faut-il s'adresser pour faire don de sa lipose au tiers-monde? Mes collaborateurs et moi avons dû changer de bistrot, le patron savait que nous étions les scénaristes de Saga et le déjeuner se terminait par un interrogatoire en règle. Mes voisins de palier – un petit couple de mon âge – me laissent des mots dans la boîte aux lettres (Génial, le coup du «langage des amoureux», on a décidé de s'y mettre! En revanche, on n'est pas très fans de l'illusionniste, on voit trop clair dans son jeu et c'est pas le pied pour un magicien! Bises). Comme par hasard, des gens que je n'ai pas vus depuis longtemps se sont rappelés à mon bon souvenir. Le patron de la chaîne a voulu organiser un dîner avec nous quatre mais le Vieux a eu le culot de dire que nous étions surchargés. Personne n'a trouvé à y redire.

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