Adamsberg constata avec satisfaction que Maël avait laissé sa fenêtre ouverte comme beaucoup d’autres. Il finissait de dîner avec sa sœur. Le commissaire ne la voyait que de dos, massive comme son frère mais beaucoup plus petite. Ils se levèrent tous les deux pour débarrasser puis revinrent s’asseoir à la table.
— Bois pas tant que cela, dit la sœur, faut que tu gardes les idées claires pour m’expliquer tout. Tout, tu m’entends, Maël. Parce que ce que tu me demandes, ce n’est pas rien. Je te le répète, je n’approuve pas du tout ce que tu as fait. Mais je suis ta sœur, je sais tout ce que tu as vécu, combien t’en as souffert, et je suis capable de comprendre que tu pouvais y trouver une revanche, un sentiment de supériorité.
— Je t’ai dit, Arwenn, ça me soulageait, ça me donnait des forces. Pouvoir contempler de mon haut tous ces gens pleins de mépris, ça me permettait de tenir le coup. Je me disais « S’ils savaient, tous ces dédaigneux », et j’étais fier.
Adamsberg s’était tout simplement assis sous la fenêtre et ne put voir la sœur poser sa main sur celle de son frère et la secouer.
— Mais maintenant c’est fini, Maël, reprit-elle avec fermeté. Tu l’as, ta force, ton pouvoir, ta suprématie. Mais tu l’as acquise en jouant un jeu dangereux. Tu pourrais être en taule à l’heure qu’il est.
— Mais tu me jures que tu ne diras rien aux flics, tu me le jures ?
— Je serais là, sinon, Maël ? Mais il faut que tu aies bien conscience qu’à compter de ce soir, tu fais de moi ta complice.
— Je le sais, Arwenn, je ne t’aurais rien demandé s’ils ne risquaient pas de perquisitionner dans tout le village.
— Tu en es certain ?
— C’est toujours ce qu’ils font. À l’heure qu’il est, ils sont en panne sèche, ils vont tout retourner pour chercher des couteaux, des habits tachés, des chaussures, que sais-je, moi. Et ils trouveront ma mallette. Je ne veux pas la perdre, Arwenn, c’est mon seul bien, mon bien le plus précieux.
— Apporte-la et qu’on en finisse. Les enfants sont grands maintenant, mais je n’aime pas les laisser seuls trop longtemps. C’est l’âge des conneries. Toi, tu n’as pas pu le vivre. C’est plus tard que t’as fait des conneries.
Adamsberg entendit Maël se lever puis fouiner dans l’appentis qui jouxtait sa maison. C’est là qu’il devait entreposer tout son fatras de maçon. Il revint plus de cinq minutes après.
— Elle était bien planquée, dis-moi.
— Pas assez pour des flics, tu peux en être sûre.
Le commissaire se redressa doucement pour apercevoir la mallette. En acier épais, assez petite, et munie à l’avant d’une serrure de coffre-fort.
— Ne te répète pas, Maël, je n’essaierai pas de l’ouvrir. J’irai directement la déposer dans mon coffre à la banque dès demain matin. J’ai une vieille sacoche en cuir, ça sera plus discret. Elle sent le fric à cent mètres, ta mallette.
— Elle peut. Et à toi, je peux te dire combien il y a dedans. Cent soixante-trois mille euros.
— T’as bien travaillé, dis-moi.
— J’aurais pu me faire beaucoup plus, mais je ne m’attaquais pas aux fraudeurs de grosse envergure. Trop dangereux, ces types. Pour ceux-là, je rendais compte de leurs trafics à mon chef. Non, je choisissais des clients plus modestes, plus dociles.
— Tu demandais quel pourcentage pour effacer leurs fraudes ?
— Vingt pour cent.
— T’as mis combien de temps ?
— Vingt-deux ans. J’y ai été petit à petit. Mais si t’y penses, c’était rien que des voleurs. Je n’ai fait que voler des voleurs. Comme Robin des Bois.
— Je ne te fais pas la morale, Maël, si cela a pu t’aider à vivre. Mais à présent c’est terminé. Je n’ai pas envie de te retrouver en cellule, ni d’y aller pour recel de biens volés.
— Pas volés. Obtenus par chantage.
— Plus dissimulation de fraude fiscale.
— C’est terminé à compter de demain. Je le jure sur ta tête et celle de tes enfants. Et je ne sais pas comment te remercier de ton aide.
— En cessant tes combines. Je dois filer, Maël.
— Roule prudemment. Ce serait trop con que tu te fasses choper par les flics.
En entendant Arwenn se lever, Adamsberg avait regagné sa planque derrière la colonne. Il la vit poser la mallette dans son coffre, la recouvrir d’un vieux ciré et claquer la portière. Maël regarda sa sœur s’éloigner avant de rentrer chez lui et, cette fois, allumer sa télévision. La veille au soir, en allant et venant, il avait dû rassembler l’argent disséminé dans des tas de caches et le ranger dans la mallette pour la confier à sa sœur.