XVIII
Le mardi matin à dix heures, il y avait tant de monde devant l’église de Louviec qu’il était impossible d’y faire entrer les quelque cinq cents habitants de Louviec venus assister à l’enterrement du maire, et qui se massaient sur le parvis et dans les rues adjacentes, bien décidés à attendre plus tard que l’église se vide peu à peu pour aller bénir à leur tour le cercueil. Les huit policiers rôdaient à travers cette foule endeuillée, tentant de surprendre çà et là des commentaires, qui tous portaient sur les qualités du maire disparu, sur le tueur et l’incapacité des flics à faire leur métier. Le fourgon mortuaire s’arrêta à une vingtaine de mètres de l’église et la foule s’écarta en silence pour laisser passer le cercueil, recouvert du drapeau de la République. Tant de fleurs suivaient qu’elles emplirent l’allée centrale, arrivant jusqu’au porche.
En raison de la multitude et de l’exiguïté de l’église comme du cimetière, la cérémonie ne s’acheva que vers treize heures et une même ruée se propulsa vers la mairie, débordée. Johan écumait devant la porte.
— Merde, disait-il, furieux, on ne m’avait pas demandé de nourrir cinq cents personnes.
— Ce n’est plus votre problème, Johan, dit Adamsberg. Rentrez à l’auberge et allez vous reposer. Nous, dit-il en s’adressant à l’équipe, c’est chômage pour tous jusqu’à ce soir. J’intégrerai l’équipe de veille sans doute demain.
— Tu retournes épier Maël ? demanda Matthieu. Mais pourquoi ?
— Une rapide lueur d’appréhension que j’ai cru voir dans son regard quand je l’ai abordé.
— Et c’est tout ?
— C’est tout mais cela me suffit. J’ai l’impression que Maël traficote quelque chose.
— Tu sais que sa sœur est venue le voir aujourd’hui. Elle savait combien le maire avait protégé Maël.
— Justement. Je les verrai dîner tous les deux.
— Les voir dîner… Ça va t’avancer à quoi ?
— À les écouter peut-être. Il va faire chaud pour un printemps, la fenêtre sera sans doute ouverte. Ils s’entendent bien ?
— Comme les deux doigts de la main.
— C’est parfait. Le dolmen dont tu m’as parlé, Johan, il est bien sur la route du petit pont ?
— À deux kilomètres
— Ça date de quand, un dolmen ?
— Très vieux !
Johan fronça les sourcils pour mieux réfléchir tandis qu’Adamsberg réalisait que Johan et lui étaient soudainement passés au tutoiement.
— Environ quatre mille ans, reprit-il. Le nôtre, il aurait quelque chose comme trois mille deux cents ans. À ce qu’on dit.
— Donc des pierres pénétrées par les siècles. C’est parfait pour moi.
— Mais parfait pour quoi ?
— Et cela servait à quoi, ces dolmens ? demanda Adamsberg sans répondre.
— Ce sont des monuments funéraires. Des tombes, si tu préfères, faites de pierres dressées recouvertes par de grandes dalles. J’espère que cela ne te gêne pas.
— En rien. C’est là que je vais aller m’allonger, en hauteur sur la dalle, sous le soleil.
— Et qu’est-ce que tu vas foutre là-dessus ?
— Je ne sais pas, Johan.
— Sois respectueux, c’est une tombe, quand même.
— Ne t’en fais pas, je ne vais pas la piétiner. J’oubliais, Matthieu, ajouta Adamsberg en baissant la voix : le Boiteux, c’est Maël. Ne le dis surtout à personne, j’ai donné ma parole. Si cela se savait, il pourrait bien se faire lapider.
— Maël ? Mais pourquoi ?
— « Pour emmerder les gens », ce sont ses mots.
Adamsberg passa discrètement au Café de l’Arcade acheter un sandwich et du cidre et se mit en route vers le dolmen. En même temps qu’il scrutait machinalement le ciel. Il avait reçu la réponse de Mercadet, qui ne s’étonnait d’aucune des demandes du commissaire : non, il n’existait pas d’hirondelle blanche albinos, au lieu qu’on pouvait, très rarement, apercevoir un merle blanc. Mais d’hirondelle, pas trace, avec certitude. Si Johan en avait vu une, ce pouvait être une jeune colombe de petite taille. Encore que la forme des ailes et l’allure caractéristique du vol de l’hirondelle, qui fendait l’air comme une faucille, ne pouvaient en aucun cas être confondues avec celles d’une colombe. Adamsberg souriait. Qu’on le considère comme étrange – encore qu’il n’ait jamais bien compris pourquoi – ne le gênait en rien, mais croiser sur sa route d’autres dérèglements manifestes lui plaisait. Au moins n’était-il pas seul à « pelleter des nuages », et l’hirondelle de Johan était bel et bien un nuage. Que l’aubergiste pelletait avec assiduité.
Au soir, les huit hommes se séparèrent comme la veille après un rapide repas à l’auberge, toujours presque vide. Adamsberg remonta la grand-rue vers la maison de Maël, jetant çà et là des regards dans les nombreuses ruelles qui la croisaient. Il apercevait des gens attablés, ce n’était pas encore un jour pour sortir. Beaucoup de fenêtres étaient ouvertes, pour apporter un peu d’air frais après cette journée bien trop chaude. Demain sans doute, on décrocherait les draperies noires, la vie reprendrait peu à peu.